“Capitaine Conan” de Bertrand Tavernier (1996)

Nous savons tous que la première guerre mondiale fractura le monde, précipita la chute du “monde d’hier” et modela le “monde d’aujourd’hui”. La guerre changea de visage. Dès le début du conflit, les qualités guerrières individuelles cédèrent devant l'”orage d’acier” : les mitrailleuses et les canons fauchèrent des centaines de milliers de fantassins français montant vaillamment à l’assaut, en rangs serrés… Très vite, les armées s’enterrèrent.

Bertrand Tavernier avait livré en 1989 un film passionnant, “la vie et rien d’autre”, sur la recherche des 300 000 poilus disparus et la reconstruction de la France dans les années 20, comment politiques et haut gradés s’employaient à réécrire l’ horreur des combats pour passer rapidement à autre chose. Avec “Capitaine Conan”, adaptation fidèle du magnifique roman de Roger Vercel, il reste sur la même ligne vériste avec un angle différent. La guerre est brutale, animale. Certains y trouvent un exutoire, sont véritablement possédés : il leur devient indispensable d’étourdir, de décerveler, d’étriper. Et Tavernier pose la question : que deviennent ces derniers quand le conflit prend fin ?

Comme le dit Conan, 3000 guerriers ont remporté cette guerre, les autres se sont contentés de la faire. Pas de comparaison possible à ses yeux entre les fantassins qui appuient sur une gâchette au fond de leur tranchée et son” corps franc”, composé de têtes brûlées ultra-entraînées, sans pitié et sans règle, qui se charge des missions les plus périlleuses et nettoie au couteau les positions ennemies. Une fois signée l’armistice, la hiérarchie militaire qui a envoyé des millions d’hommes à la boucherie, n’a aucune solution pour désamorcer ceux qui sont allés le plus loin. D’ailleurs, Conan n’y croit pas : “S’adapter ? Demande donc à un cleps de s’adapter à la salade!”

Tavernier a sans aucun doute lu les ouvrages sur la Grande Guerre passés à la postérité . L’un des personnages, lieutenant humaniste et lettré, nous fait penser à Genevoix, l’auteur de “Ceux de 14”. Les soldats parlent l’argot militaire ou leur dialecte comme Barbusse l’avait souligné dans “le feu”. Leur ton désabusé fait écho à “la peur” de Gabriel Chevalier, écrivain lyonnais que Tavernier affectionnait. Car cette peur est au coeur du film : si Conan et ses hommes l’ignorent ou la transcendent, elle s’empare des autres et annihile les plus faibles.

Tavernier filme admirablement en plans larges les troupes qui montent au front, caméra à l’épaule les raids de Conan et ses baroudeurs. Les acteurs sont excellents (Samuel Le Bihan, Bernard Le Coq, François Berléand, Claude Rich, Catherine Rich …) et Philippe Torreton exceptionnel. Roger Vercel avait écrit : “j’ai voulu montrer que si la guerre s’accroche à quelqu’un, elle l’empoisonne.” Le dernier plan filmé par Tavernier avec un Conan désormais livré à lui-même, appartient à l’histoire du cinéma français.