“Tuez Charley Varrick !” de Don Siegel (1973)

“Tuez Charley Varrick! ” est l’un des meilleurs thrillers du cinéma américain. Il préfigure des films comme “Pulp Fiction” (1994) de Quentin Tarantino, “No country for Old Men” (2007) des frères Coen ou bien encore la série “Breaking Bad” (2008).

L’ouverture nous montre un “mid-west” bucolique, avec des paysages surpris dans la brume du matin et une petite ville du Nouveau-Mexique qui doucement s’éveille. Une voiture jaune se gare devant la banque locale, des enfants jouent à la balançoire. Mais parce que nous regardons un film de Don Siegel (1912 – 1991), nous savons déjà que le pire va arriver.

Dans “Charley Varrick”, Don Siegel utilise au mieux les ingrédients d’un “Siegel film”, label qu’il décrit précisément dans son autobiographie : une histoire qui ne faiblit pas grâce à un storyboard solide peaufiné en amont du tournage, une attention portée à la photographie en extérieur, une sobriété dans le récit qui passe par la prohibition de tout pathos, un montage tout en rythme ( Siegel avait débuté sa carrière comme monteur, il excelle dans les scènes d’action en alternant les plans), un humour désabusé et une violence inéluctable. Sans oublier une volonté récurrente de choquer le spectateur.

Don Siegel cultive aussi un style en dehors des studios. Eduqué à Cambridge et grand séducteur à la voix de baryton, il aime Shakespeare, affectionne les “bucket hats”, chapeaux mous à l’origine portés par les pêcheurs, s’entoure le cou de foulards ou d’écharpes et se passionne pour le ping-pong. En toute circonstance, il s’évertue à faire ce qui lui plaît avec des idées très précises. La violence brutale que l’on trouve dans ses films a été décriée, notamment celle de l'”Inspecteur Harry” (1971). Je la trouve pourtant essentielle dans des réussites aussi solides que “The Lineup” (1958), “Hell is for the heroes” (1962) ou “the Killers” (1964). Je vous laisse vérifier.

Pour “Charley Varrick”, Siegel retrouve le scénariste Howard Rodman, avec lequel il avait collaboré sur deux films tournés à New-York, “Manigan” et “Coogan’s Bluff”. Malgré des chamailleries fréquentes entre les deux hommes, ils parviennent à concocter un véritable puzzle dans lequel nous nous laissons guider (“mener en bateau” écrit Tarantino dans “Cinéma Spéculations” – 2023) pour notre plus grand plaisir. Leur talent est de nous donner la possibilité de comprendre les ressorts de ce thriller sans qu’ils nous soient donnés sur l’écran : “je veux voir la banane seulement après avoir glissé dessus” résumait lapidairement Don Siegel. Condition nécessaire, le jeu de tous les acteurs doit rester subtil. Walter Mathau, qui interprète le personnage principal et qui avait gagné dans des comédies avec Jack Lemmon une image de nounours débonnaire, se retrouve dans un rôle à contre-emploi : il réussit l’exploit de nous rendre sympathique un Charley Varrick froid, calculateur, manipulateur. Tous les personnages secondaires sont remarquables.

Il n’y pas de grand film sans grande musique et elle est signée ici par Lalo Schiffrin, le compositeur de “Mission Impossible”, “Mannix” ou “Bullitt” … Je vous suggère d’accorder une attention particulière à l’utilisation des percussions dans les scènes où la tension monte, à la manière dont la musique accompagne les changements de rythme ou s’insère dans les scènes d’action au milieu des crissements de pneus ou du rugissement des moteurs : le talent de Schiffrin est si grand qu’il se confond avec celui du réalisateur.

La séquence finale verra un biplan “Searman Model 75” finir à la casse. A la fin de la seconde guerre mondiale, plusieurs milliers d’appareils furent reconvertis dans la pulvérisation agricole. C’est d’ailleurs l’activité de Charley Varrick dans le film, pulvériser les champs … et tous ceux qui se mettent en travers de son chemin.