“Femme des Hautes Plaines, Texas Panhandle, 1938” de Dorothea Lange

Dorothea Lange (1895 – 1965) n’avait pas la réputation d’être une très grande technicienne. Elle avouait d’ailleurs : “le tirage n’est pas la fin; la fin est l’émotion que le tirage fait naître en vous“. Sa sensibilité, son empathie profonde la place au premier rang des photographes “documentaires” et “sociaux”, comme Jacob Riis qui révéla à la fin du XIXème siècle les taudis insalubres du Lower East Side de New-York ou Lewis Hine qui dénonça l’exploitation des enfants dans les usines textiles et les mines avant la première guerre mondiale.

Dorothea Lange naquit dans le New-Jersey de parents immigrés allemands. Une poliomyélite à 7 ans lui laisse une claudication. “Je pense que c’est ce qui m’a formée, instruite, aidée et humiliée” écrira-t-elle plus tard. Ce handicap la portera vers ceux qui souffrent, lui permettra d’être considérée avec bienveillance par les plus faibles.

Son père abandonne brutalement sa famille quand elle a 15 ans et elle fait l’apprentissage d’une vie qui bascule soudainement vers la précarité. Elle doit s’exiler à San Francisco pour apprendre son métier de photographe. Une rupture dont elle se souviendra quand les tempêtes de poussière jetteront des millions d’américains sur les routes conduisant à la Californie.

Le déclencheur qui va amener Dorothea Lange à devenir la photographe de la Grande Dépression, c’est sa rencontre avec Paul Schuster Taylor. Pour lui, elle quitte son premier mari, Maynard Dixon, le peintre de l’Ouest Sauvage. Taylor est un universitaire spécialisé en Economie du Travail. Il analyse les causes et les effets de cette crise majeure du capitalisme, dénonce les effets ravageurs des grandes exploitations agricoles. Tous deux vont s’engager avec l’administration de F.D. Roosevelt pour faire connaître à la population américaine le drame vécu par des millions de chômeurs, des millions d’agriculteurs chassés de leur terre par la chute des prix, la sécheresse et la mécanisation. C’est un engagement à deux, indissociable : Paul apporte les chiffres et les analyses, Dorothea leur donne une expression visuelle humaniste. Leur livre ,”American Exodus, a Record of Human Erosion” , participera à la prise de conscience de la gravité de la situation et de la nécessité de réformes de grande ampleur, d’un New Deal.

Pierre Borhan, dans son ouvrage “Dorothea Lange, le coeur et les raisons d’une photographe”, soulève un point essentiel : “elle a le souci d’ajouter l’intelligible au sensible”. Quand elle photographie cette femme des Hautes Plaines, Dorothea Lange sait qu’elle agit pour la création de camps de migration. Des camps qui permettront aux malheureux errant sur les routes ou croupissant dans des barraques de fortune de se reposer, de se laver, de se nourrir, de souffler. Je trouve qu’elle montre également sa compassion. Cette femme, chassée de chez elle et démunie, désemparée, ne sait sans doute pas où aller, ni où rester… Pour autant, elle conserve sa dignité, impression renforcée par un angle de vision du bas vers le haut. Il ne s’agit pas de pitié mais de comment l’aider.