“L”aube se leva, mais non le jour” écrit Steinbeck dans “les raisins de la colère”.
Quand l’album “the Ghost of Tom Joad” sortit en 1995, beaucoup ne comprirent pas : une voix étouffée, sept titres solos à la guitare acoustique et une ambiance lugubre. De quoi désarçonner les fans du rocker au bandana, habitués à le voir enflammer ses concerts à la tête d’une grosse machine.
Je suis un fan du Boss. Je ne l’ai vu que deux fois en concert. La première fois, à l’hippodrome de Vincennes en 1988, pendant une période un peu creuse de sa production musicale (“the Tunnel of Love”). La seconde fois, en 2023 à la Défense Arena avec une acoustique déplorable. Ces deux rendez-vous manqués n’ont pas beaucoup d’importance car je connais la richesse de ses textes et j’ai vu sur Youtube des concerts incroyables. “The Ghost of Tom Joad”, la chanson tirée de l’album éponyme, est l’une de mes favorites.
Pour qui connait la vie de Bruce Springsteen, qu’il compose une chanson tirant son inspiration du roman de Steinbeck, “les raisins de la colère” (1939) , et de son personnage central, Tom Joad, n’est pas une surprise. Il est né en 1949 dans une famille de la classe moyenne (son père est chauffeur de bus et sa mère secrétaire) et s’il n’a pas vécu dans la pauvreté, il raconte dans son autobiographie, “Born to Run” (2016), avoir traversé une période critique au moment où sa famille partit pour la Californie. Ayant refusé de les suivre et livré à lui-même, il dut trouver de quoi manger dans des poubelles. La poursuite du rêve américain par les petites gens et les écueils (la guerre du Vietnam, la crise économique, le déterminisme social, …) qui les en éloignent est un thème récurrent dans son répertoire : “Is a dream a lie if it don’t come true, or is it something worse? ” s’interroge-t-il dans la chanson “The River”.
Quand il compose “the Ghost of Tom Joad”, Springsteen a également en tête le livre de Maharidge et de Williamson ( “And Their Children After Them” – 1989). Les auteurs ont rencontré à la fin des années 1980 les descendants des personnes interrogées par James Agee et Walker Evans pour la rédaction de “Louons maintenant les grands hommes” (1941), une enquête sociologique restée célèbre sur des paysans de l’Alabama pendant la Grande Dépression. Leur conclusion est sans appel : l’ascenseur social n’a pas fonctionné.
Rappelons enfin que l’économie américaine avait été mise à mal par un Krach boursier en 1987, une guerre dans le Golfe, une prolifération de “junk bonds” et une crise profonde affectant les Caisses d’Epargne (les “Savings and Loan”).
Dans un tel contexte, Springsteen sonne l’alarme : tout peut basculer comme dans les années 1930. Il rappelle le dénuement et la traque des migrants, la souffrance des familles :
“Men walkin’ ‘long the railroad tracks
Goin’ someplace and there’s no going back
Highway patrol choppers comin’ up over the ridge
Hot soup on a campfire under the bridge
Shelter line stretchin’ ’round the corner
Welcome to the new world order
Families sleepin’ in their car in the southwest
No home, no job, no peace, no rest”
Des paroles qui ramènent à certains plans des films de Wellman (“Heroes for Sale” – 1933) et de Mervyn Le Roy (“I’m a Fugitive From the Chain Gang” – 1932) . Les derniers couplets reprennent la promesse faite par Tom Joad à sa mère :
“Mom, wherever there’s a cop beatin’ a guy
Wherever a hungry newborn baby cries
Where there’s a fight ‘gainst the blood and hatred in the air
Look for me, mom, I’ll be there
Wherever there’s somebody fightin’ for a place to stand
Or decent job, or a helpin’ hand
Wherever somebody’s strugglin’ to be free
Look in their eyes, mom you’ll see me”
Un dernier mot concernant la photo ci-dessus. Elle fait partie de celles qui furent sélectionnées pour la sortie en 1985 du titre “My Hometown”. Springsteen pose devant la maison familiale de Freehold, New Jersey. Freehold qu’il appelle affectueusement “a bit of a redneck town“. J’ai passé une bonne heure à Freehold, il y a quelques années, à la chercher cette maison. Une heure seulement car je devais prendre un avion. Je ne l’ai jamais trouvée. Mon troisième rendez-vous manqué.
Vous trouverez “The Ghost of Tom Joad” dans la play-list ci-dessous, avec une autre chanson “engagée” de Springsteen, la remarquable “41 shots” qui dénonce la mort d’Amadou Diallo par le NYPD. J’ai ajouté 13 autres “Protest Songs” à écouter … avec les deux oreilles.