“Brie” de Henri Cartier-Bresson (1968)

Dans ce paysage, je vois la sobriété et le sens de l’équilibre de l’art Roman, la géométrie et les perspectives des peintres de la Renaissance. Nulle surprise car Henri Cartier-Bresson (1908-2004), l’un des plus grands photographes du XXème siècle (“l’œil du siècle” pour beaucoup), avait suivi tout jeune homme les cours de l’académie Lhote et apprit l’art de la composition qui définit les diagonales et les volumes. Il s’était pris de passion pour Cézanne, pour Paolo Ucello et Piero della Francesca.

La route s’ouvre, enserrée par de grands arbres. Je ne les vois pas comme des garde-chiourmes mais plutôt comme des gardiens protecteurs. Dans son œuvre, Cartier-Bresson s’est appliqué à suivre des règles précises : celles du “nombre d’or” et des justes proportions, le recours à l’imagination et au rêve hérité de sa rencontre avec les Surréalistes, la préservation de “l’instant décisif “, ce moment de grâce qu’il faut savoir saisir l’espace d’une seconde, quand l’ordre, l’équilibre et l’harmonie se réunissent dans une conjonction qu’aucun recadrage postérieur ne devra altérer.

J’aperçois les bifurcations qui se dessinent sur la ligne d’horizon, un coup à gauche, un coup à droite. Cartier-Bresson a renoncé à la peinture pour la photographie en 1932, puis abandonné la photographie pour le dessin en 1970. Il en ressentait l’impérieux besoin, respectant “la vérité de son espace intérieur ” comme le dit joliment son biographe, Pierre Assouline (“Cartier-Bresson, l’œil du siècle“, 1999).

Quand il photographie ce paysage de la Brie en 1968, il est de retour en France après une existence de globe-trotter qui l’a conduit à passer de longs séjours en Afrique, au Mexique, en Amérique du Nord puis en Asie après la guerre. Sa conviction : rester suffisamment longtemps pour s’intégrer et saisir ce que l’on ne voit pas au premier abord. Il sillonne la France d’Avril 1968 à Décembre 1969 pour un livre qui s’intitulera « Vive la France ». Quand il prend cette photo d’un paysage de la Brie, le fondateur de l’agence Magnum ne se place pas dans le registre du photojournalisme  et apparait un peu décalé des slogans du moment : “l est interdit d’interdire“,  “la beauté est dans la rue” … Alors que ses commanditaires l’incitent à opter pour la couleur, “plus moderne” disent-ils, il reste fidèle au noir et blanc et démontre qu’il est possible de faire de la couleur avec du gris…

Pour conclure, je veux citer Georges Pompidou qui s’était opposé en 1970, deux ans après la photographie de Cartier-Bresson, à une directive des Ponts et Chaussées appelant à l’abattage systématique des arbres le long des routes pour des raisons de sécurité. Il écrit à son premier ministre, Jacques Chaban-Delmas : “la vie moderne dans son cadre de béton, de bitume et de néon, créera de plus en plus chez tous un besoin d’évasion, de nature et de beauté. L’autoroute sera utilisée pour les transports qui n’ont d’autre objet que la rapidité. La route, elle, doit redevenir pour l’automobiliste de la fin du XXème siècle ce qu’était le chemin pour le piéton ou le cavalier : un itinéraire que l’on emprunte sans se hâter, en en profitant pour voir la France. Que l’on se garde de détruire systématiquement ce qui en fait la beauté”.