” La vie a filé et on dirait qu’elle n’a pas encore commencé ” nous souffle Tchekhov dans ” La Cerisaie “. J’imagine que Joseph Sudek (1896 – 1976) partage le même constat quand il entreprend sa série ” la fenêtre de mon atelier “.
Sudek, né en Bohême, perd son bras droit sur le front Italien pendant la première guerre mondiale. Il doit alors renoncer à son métier de relieur et il décide de se consacrer à la photographie, la passion de son adolescence. Après une formation technique et artistique, il trouve son inspiration dans l’école ” pictorialiste ” (Stiegliz – chroniqué en Janvier 2024 , Steichen, son compatriote Bufka et d’autres, s’emploient à produire des effets sur leurs photographies pour se rapprocher de la peinture). La capture avec sa chambre noire des rais de lumières qui s’abattent dans la nef de la cathédrale Saint Guy (1924-1928) ou de passants pressés dans les rues de Prague lui valent un début de notoriété.
Lors d’une remarquable exposition consacrée à Sudek en 2016, le musée du “Jeu de Paume” a mis en exergue la série “ la fenêtre de mon atelier “. Prague est occupé par les allemands dès Mars 1939 et le photographe entreprend un travail sur la vision qu’il a du monde extérieur depuis la fenêtre de son atelier, un studio en bois situé rue Upjzed, son refuge face à la barbarie. Ce projet, il le poursuivra pendant une quinzaine d’années, saisissant un visiteur qui prend congé, les fleurs d’un arbre au printemps, son jardin plongé dans l’obscurité. Il apprécie la peinture hollandaise et multiplie les natures mortes, comme “la dernière rose” en 1956.
Ce qui me fascine dans cette image, c’est tout d’abord sa simplicité et sa composition soignée, la précision de la description : les gouttes de pluie et la buée sur la vitre, la transparence du verre et de l’eau, le jeu de la lumière sur la rose. C’est ensuite l’impression qu’elle produit : la fragilité de la beauté et le temps qui passe, le spectacle extérieur, derrière la fenêtre, et le vide mélancolique du monde intérieur. Mélomane, Sudek avait l’habitude quand il photographiait d’interroger ceux qui l’entouraient : ” entendez-vous la musique ? “. A chacun d’imaginer ce qu’il entend, Satie ou Chopin.
J’ai visité l’exposition de 2016 avec l’une de mes fidèles lectrices. Le lendemain qui suivit cette découverte, elle a laissé dans le catalogue quelques lignes inspirées par cette photographie :
” La première goutte, elle éclate avec un bruit sec, elle roule, ronde, traçant doucement un chemin long et sinueux jusqu’au bas de la vitre qui soudain s’étoile, s’irise, éclaboussée … Il pleut ! “