Gilles Pudlowski, jeune journaliste aux “Nouvelles Littéraires” pour ceux qui avaient vingt ans dans les années 80 et critique gastronomique réputé (cf son blog, “les pieds dans le plat”), dit de ce livre : ” il faisait partie, jusqu’ici, de ces livres minuscules qu’on se repassait en douce, entre amis, entre fous d’Italie, entre passionnés de cinéma, entre camarades lettrés, comme un opuscule rare, un porte-bonheur, un bréviaire. “
C’est à mon tour de modestement transmettre ce livre aussi précieux qu’il est court, écrit dans l’émotion par Frédéric Vitoux (1944 – ), écrivain et académicien français, après la mort soudaine de son ami, Roger Tailleur, critique de Cinéma à Positif.
Roger Tailleur avait renoncé quelques années auparavant au cinéma américain qui “l’avait passionné par sa rapidité, sa nervosité d’expression mais d’abord par son strict réalisme, son sens de la justice, de la mesure, j’allais dire de l’idéal qu’un John Ford avait lyriquement traduit. “
Il trouve sa planche de salut en Italie “pour se gorger de passé, de bonheur, de traditions, de couleur avant que tout ne se dissipe dans la grande uniformisation du progrès.” Roger découvre alors “l’architecture palladienne, l’opéra napolitain, les clairs-obscurs du Caravage, le condottière de Simone Martini sur les murs du Palazzo pubblico de Sienne, les monstres du jardin Orsini à Bomarzo et les toccatas de Baldassare Galuppi”. Il jongle avec les transports en commun et inonde ses amis de cartes postales enthousiastes : ” il me dit parfois qu’il avait été sur le point de pleurer de joie, devant le miracle, l’équilibre parfait, la mesure apaisée d’une petite ville italienne, avec sa piazzetta, sa rocca, ses murailles. “
Il y a enfin cette page lumineuse sur l’amitié : ” les discussions profondes sont du ressort des cuistres, des idiots, des m’as-tu-vu. L’amitié ne s’épanouit que très loin du rivage, sur une mer étale, avec un horizon dégagé de toute part, dans des silences ou des frivolités ou des rires ou des soupirs, quand on arrive enfin à parler pour rien, pour des riens, quand la parole est heureuse, libre, superficielle (…) et cela suffit pourtant à avancer, à gonfler les voiles. Pourquoi insister puisqu’il n’y a rien à dire, puisqu’on est sensible aux mêmes conditions atmosphériques et que l’on connaît la fin du voyage ? Une amitié qui se noue, qui s’établit, c’est le temps nécessaire pour perdre la côte de vue, pour en finir avec le balisage des points de vue communs et des sensibilités qui diffèrent. Après il ne reste plus que le simple bonheur d’être ensemble, de s’assurer que tout est en place. Une tempête ou deux que l’on affronte mais ce n’est rien … Avec Roger, nous vivions des bonheurs de l’instant. “