“Aguirre, la colère de Dieu” de Werner Herzog (1972)

Formidable séquence d’ouverture. Les soldats du conquistador Pizarro descendent, en file indienne et avec mille précautions, un sentier étroit entre les serres de la montagne péruvienne. Des nuages s’effacent et une pluie fine dépose sa pellicule sur les casques et les armures. L’éclat du métal qui tranche dans l’ambiance minérale. Des plans incongrus : des indiens, pieds nus accrochés à la roche, transportent deux dames dans des chaises à porteur; un cavalier et son cheval se fraient difficilement un chemin dans une forêt luxuriante. Je suis subjugué à chaque vision par cette introduction qui, sans effet et proche du documentaire, “explore le temps”. Puis la troupe s’arrête devant une rivière boueuse aux flots tumultueux. A cet instant, Aguirre prononce un avis définitif sur la suite de l’aventure à laquelle nous allons assister : “tout va aller à vau-l’eau”. Définitif et prémonitoire …

Nous avons tous appris l’épopée de ces explorateurs espagnols partis au début du XVIème siècle à la recherche de l’Eldorado, de cet or que “Cipango murît dans ses mines lointaines“. J’ai été fasciné par la lecture d’un roman de Le Clézio, “le rêve Mexicain“, qui retrace la conquête d’Hernan Cortès et la destruction de l’empire Aztèque, la disparition des jardins et des canaux de Tenochtitlan engloutis sous le Mexico d’aujourd’hui. Mais dans le prologue du film de Werner Herzog, c’est à l’empire Inca que s’attaque Francisco Pizarro en 1532 et c’est sa maigre troupe que nous voyons s’embarquer sur des radeaux de fortune.

Le film, inspiré librement des chroniques de Gaspar de Carvajal, se déroule lentement, calé sur le rythme de cette navigation hasardeuse. Nous assistons au délitement progressif de cette équipée, piégée au milieu des flots, n’osant pas pénétrer dans la forêt hostile. Quand les oiseaux se taisent, les flèches jaillissent de la jungle impénétrable et les hommes tombent un à un, le plus souvent surpris, sans un cri.

Klaus Kinski est exceptionnel dans son rôle de mutin, ivre de conquête et de pouvoir. Son regard magnétique électrise ou terrorise la piétaille. Il finira pourtant comme un triste corbeau, à sautiller maladroitement entre les planches de son radeau. L’actrice mexicaine Helena Rojo oppose un masque magnifique à la tyrannie d’Aguirre et l’acteur Cecilia Rivera incarne formidablement un chef pathétique emporté par ses illusions.

Quelques mots pour finir sur Werner Herzog (1942- ). Il fait partie, avec Wenders, Fassbinder et Schlöndorff du groupe qualifié dans les années 70 de “nouvelle génération du cinéma allemand“. Ces cinéastes revendiquent un cinéma authentique, dénué d’effets esthétiques et recourant souvent à des acteurs amateurs. Objectifs tous compatibles avec les faibles moyens financiers dont ils disposent dans leurs premiers films. Herzog aime tourner dans des conditions difficiles et la réalisation d’Aguirre ne le décevra pas. D’ailleurs, il récidivera dix ans plus tard avec “Fitzcarraldo“, récit hors-norme de la traversée de la forêt amazonienne par un bateau à vapeur. Herzog trouve chez Kinski l’acteur illuminé pour incarner la folie, la destruction meurtrière et le chaos. Réminiscence probable de son enfance dans une Allemagne défaite et anarchique, sans père et au milieu de soldats en fuite. Kinski avec lequel il se battait et qu’il menaçait avec son revolver quand il ne voulait pas tourner une scène.