
Ian MacDonald (1948 – 2003), de son vrai nom Ian MacCormick, compta parmi les critiques musicaux les plus influents du monde britannique. Pilier du “New Musical Express” (un incontournable de la presse Pop et Rock outre-Manche) qu’il quitta contraint à la fin des années 70, il traversa un long épisode dépressif au cours duquel il écrivit un livre savant sur Chostakovitch. Il acquit ensuite une notoriété internationale avec “Revolution in the head“, une somme de 600 pages consacrée aux 188 chansons des Beatles, replacées une par une dans leur contexte. Une analyse sensible et assumée comme subjective par l’auteur. Mac Donald, un écorché vif qui mettra fin à ses jours, n’explore pas seulement les huit années qui révolutionnèrent les têtes et les oreilles, il nous conte le monde magique de ses illusions adolescentes.
De la période qui s’écoule des débuts à Hambourg en 61 à l’album “Rubber Soul” de Décembre 65, MacDonald distingue plusieurs étapes dans l’ascension des Beatles. Les premières années se caractérisent par un “déferlement d’énergie juvénile explosant d’un seul coup les carcans psychologiques de la décennie précédente”. A l’image de “Please, Please me” (26/11/62), première chanson aboutie et immédiatement identifiée par leur producteur, George Martin, comme leur premier succès potentiel. Prévision accomplie. Mais“Twist and Shout” (11/2/63) marque une première rupture dans un répertoire gentillet avec la sauvagerie d’un Lennon qui enregistre torse nu, tard dans la nuit dans les studios d’Abbey Road, soutenu par le martèlement de Starr. Il est encore trop tôt pour parler de “Heavy Metal” mais cela reste du “brutal”. Autre jalon important, “Money” (Juillet 63) qui constitue pour MacDonald “l’essence de la beat music des années 60” avec ses “guitares au son cru et métallique“. Surgit alors Bob Dylan en 1964, qui les initie à la marijuana à l’occasion de leur tournée U.S. : les Beatles vont dorénavant accorder plus d’importance à l’introspection et au plaisir des sens, comme l’illustre le “I’m a loser” enregistré en Août 64 …
La rythmique massive et les guitares carillonnantes de “Ticket to Ride” (février 65) révèle une autre influence : celle des Who, des Kinks et autres Animals. Les Beatles gardant toujours un oeil sur la concurrence, ils réalisent qu’il leur faut un son plus dur et des textes plus solides. Lennon et McCartney s’y attellent et la conjugaison de leurs talents, encore à ce stade d’égal à égal, donne naissance au magistral “We can work it out” (Octobre 65).
D’Avril 66 à Avril 67, les Beatles atteignent leur acmé musical selon MacDonald. Le groupe prend le temps de reposer et de se ressourcer. Harrisson s’initie à la musique indienne, McCartney au classique. Lennon, lui, plonge dans le LSD. Ces expériences nourrissent l’envoûtant “Tomorrow never knows” (Avril 66), dernier titre de l’album “Revolver”, qui n’atteindrait pas les sommets sans la batterie “hypnotique” de Ringo Starr et l’univers psychédélique concocté par les techniciens de George Martin. “Les paysages sonores (…) sont un mélange fascinant d’anarchie et d’ébahissement, des boucles s’entrecroisant en un ballet aléatoire de cercles entrant en collision les uns avec les autres” s’enflamme alors Ian MacDonald.
Mais les Fab Four vont encore frapper plus fort. Excités par la sortie de “Pet Sounds“, l’album phare des Beach Boys, ils s’enferment dans leur studio d’Abbey Road pour réaliser leur huitième album, “Sergent Pepper’s Lonely Hearts Club Band”, sans contrainte de temps et de durée. Ils trouvent leur inspiration dans le Liverpool de leur enfance et accouchent de deux chefs d’oeuvre : “Strawberry Field Forever” (Novembre et décembre 66) et “Penny Lane” (Décembre 66 et Janvier 67). Dans le premier, très “Lennonien”, “nothing is real” : un nouvel univers sonore concocté lors de 55 heures de studio, combine le mellotron et la cithare indienne avec des “textures” atmosphériques. “Un véritable poème symphonique – du Debussy d’aujourd’hui” constate George Martin, rarement enclin à l’emphase. Pour le second, très “McCartneyien”, un texte magnifique restitue les couleurs, les sons et l’ambiance de l’Angleterre des années 60. “Un mélange de naïveté et de sagesse – et, par dessus tout d’exaltation d’être en vie” se remémore MacDonald qui n’a pas oublié ses 20 ans.
Deux jours après “Penny Lane” , les Beatles se retrouvent pour travailler à, dixit une nouvelle fois notre critique, “leur réussite artistique la plus éclatante“, soit “A Day in the Life” (Janvier et Février 1967). Très certainement le titre le plus influencé par la consommation de LSD dans la mesure où “il décrit le monde réel comme une construction mentale obsolète qui nous affaiblit, nous déprime et, au bout du compte, nous détruit”. Avec un espoir : seuls les rêveurs ont le pouvoir de rendre la vie plus belle. Jamais les Beatles ne retrouveront un tel niveau d’expression artistique et de symbiose collective.
Sitôt l’album“Sergent Pepper” bouclé au petit jour, les Beatles se rendent chez un ami. Ils ouvrent les fenêtres, posent les enceintes sur le rebord et mettent le volume à fond. Dans le quartier de Chelsea, les voisins commencent par ouvrir craintivement leurs fenêtres et finissent par adresser aux Fab Four leurs pouces levés.
Vous retrouverez ci-dessous les morceaux cités ci-dessus :
