“Wanda” de Barbara Loden (1970)

Vue de loin, une femme se détache de l’obscurité. Sait-on d’ailleurs que c’est une femme, on est si loin. Sur fond d’éboulement, une minuscule figure blanche, à peine un point sur l’immensité sombre, progresse lentement et sans heurts à travers les décombres accumulés qui la surplombent, à travers les pans énormes coupés d’excavation, de dépressions pierreuses, de biais terreux près d’être défoncés par les camions. Et parfois, la poussière absorbe et dissout la figure qui chemine obstinément, irradie un instant puis ne fait plus qu’une tâche floue, presque indistincte, rendue transparente comme un trou lumineux sur le paysage détruit.” Ce plan du film “Wanda” me fascine depuis longtemps et je trouve magnifique la description qu’en donne Nathalie Léger dans son livre “Supplément à la vie de Barbara Loden” (2012).

J’imagine que nous avons tous en mémoire des films qui ont changé notre rapport au cinéma. Pour moi, “Wanda” , réalisé et interprété par Barbara Loden (1932 – 1980), appartient à ce registre. Il m’a appris combien le cinéma peut s’accrocher au réel pour changer notre perception de ce que Sautet appelait les “choses de la vie”. Wanda flotte au milieu des autres comme un bout de bois se laisse porter au fil de l’eau. Elle pense qu’elle ne vaut rien, ne sait rien faire, certainement pas élever des enfants ou devenir une “bonne petite épouse”. Elle traverse sa vie jusqu’au jour où elle arrive au tribunal, en retard et en bigoudis, pour abandonner ses bambins à leur père et prendre la route. Elle s’en remet dès lors aux hommes, tous médiocres, qu’elle rencontre. Comme l’écrira Elia Kazan, un temps marié avec la cinéaste, “Wanda désire plus la liberté que la responsabilité”.

Revenons à Elia Kazan qui avait confié le rôle principal de son film “L’arrangement” à Faye Dunaway plutôt qu’à Barbara Loden. Irrémédiablement meurtrie par ce qu’elle considère comme une trahison, Barbara va consacrer toute son énergie pendant six ans à rassembler les 200 000 dollars nécessaires à la réalisation d’un film simple et direct sur l’errance de Wanda au travers des paysages sinistrés de la “Rust Bell” (la ceinture de la rouille), cette région du Nord-Est des Etats-Unis d’Amérique où se concentrent les communautés slavophones et les difficultés économiques. Une région où Hollywod ne s’aventure guère.

Si Barbara Loden décide d’incarner Wanda, ce n’est pas seulement par souci d’économie comme elle le confiera plus tard à la revue “Positif” : “Personne d’autre que moi ne pouvait jouer ce rôle. Je viens de ce même milieu qui ne convenait pas à ma nature. Ce même genre d’existence triste, cette même absence de culture. J’ai eu la chance de réussir à partir mais, pendant quelques années encore, je suis restée Wanda, une morte vivante. Ne recevant et ne donnant rien, parce qu’il faut se protéger des forces qui veulent vous agresser, personnes, société, environnement. Les femmes ne trouvaient une identité qu’avec un homme”.

Barbara Loden décèdera à 48 ans d’un cancer du sein. Un cancer qui, d’après son médecin, venait de ce qu’elle ne pleurait pas assez.

PS : saluons ici la mémoire de Frederick Wiseman, grand documentariste disparu le 16 Février 2026 et dont l’oeuvre a scruté tous les lieux de la vie collective américaine, de l’hôpital au musée, de l’université à la salle de boxe. Le “Wanda” de Barbara Loden, avec le grain bleuté de ses images dû au talent du chef opérateur Nick Proferes, avec son rythme lent, ses silences et ses vérités crues, possédait la force et le pouvoir de séduction d’un documentaire, se raccrochait à la même ambition : coller au réel pour mieux le disséquer.

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