
Si les Lomax, père et fils, ne s’étaient pas déplacés dans les états du Sud des Etats-unis pour enregistrer les chants des esclaves, ces derniers auraient été irrémédiablement effacés de la mémoire collective. Les Lomax parcourent dans les années 30 le Texas, le Mississippi et la Louisiane à la recherche de chansons transmises de génération en génération par les descendants des esclaves venus d’Afrique. Passant d’une plantation à un pénitencier, ils collectent des ballades, des “work songs” et des prières qui vont renforcer les fondations du Folk, du Gospel et du Blues. Des artistes majeurs sont ainsi sortis des limbes, à l’image de Muddy Waters ou de Leadbelly. D’autres artistes majeurs s’inspireront plus tard des trésors exhumés par les Lomax : Pete Seeger, Joan Baez, Bob Dylan, les Beatles ou encore les Stones …
C’est à Alan Lomax (1915 – 2002) que l’on doit la découverte de Bessie Jones. Guidé par la volonté de “donner une voix aux sans-voix”, Alan chantait merveilleusement, s’accompagnait sur une guitare déglinguée et aimait faire la fête. De quoi créer une empathie avec ceux et celles dont il souhaitait collecter les chants et qu’il allait enregistrer au fond d’un atelier, à l’ombre d’un porche ou au bord d’un ruisseau. Chantre de l'”égalité culturelle” qui permettrait de garder des traces de toutes les cultures, il redoutait au début des années 60 l’avènement des “mass media” et l’uniformisation qu’ils imposeraient.
De 1959 à 1966, Alan Lomax enregistre Bessie Jones (1902 – 1984). Elizabeth Jones incarne l’héritage des Gullah, des esclaves qui cultivaient le riz dans les plaines côtières et les îles longeant la Georgie et la Caroline du Nord. Elle commence par travailler dans une ferme, exerce différents petits métiers et réalise un jour qu’elle doit transmettre les chansons de ses grands-parents qu’elle a entendues et chantées pendant son enfance. Une aubaine pour Alan Lomax, en adéquation avec le dessein de préserver cette bibliothèque vocale et immédiatement séduit par le répertoire de Bessie, un répertoire construit autour de Gospels, de chansons de colère et de souffrance, des ballades pour se donner du courage et de l’espoir, psalmodiées a capella ou soutenues par un clapping, à la polyrythmie toujours envoûtante.
Le “Global Jukebox” créé par Alan Lomax compte aujourd’hui plus de 7000 chansons appartenant à plus de mille cultures. Le titre que j’ai retenu est “Sometimes“. Un certain Moby l’a samplé et en a fait un succès planétaire en 1998.
Pour écouter ma sélection “Bessie Jones” :
