“Fables of Faubus” de Charles Mingus (1959)

Les négros sont entrés dans l’école“. Le bruit s’est propagé ce 23 septembre 1957 comme une traînée de poudre dans Little Rock, la capitale de l’Arkansas. Orval Faubus, le gouverneur de l’Etat, avait pourtant ordonné à la Garde Nationale de prendre position autour du lycée pour empêcher des élèves noirs d’y pénétrer le jour de la rentrée. Il entendait, à l’instar d’autres états du Sud, s’opposer à la décision de la Cour Suprême des Etats-Unis, prise le 17 mai 1954, de “déségréguer” les écoles publiques. Une foule hostile se masse aux abords du lycée, des journalistes sont pris à partie, des coups sont échangés. Neuf lycéens noirs parviennent malgré tout à rester trois heures dans le lycée. Le gouverneur Faubus va dès lors engager un bras de fer avec le président Eisenhower et Charles Mingus, contrebassiste de jazz noir, exprimera sa révolte en composant “Fables of Faubus“.

Charles Mingus est depuis longtemps un révolté, un homme en colère. Depuis son enfance à Watts, quartier déshérité de la banlieue de Los Angeles, et l’apprentissage progressif de sa différence au contact de ses enseignants et de ses camarades : sa mère est d’origine indienne, son père est métis, il a la peau et les yeux clairs, il n’est ni d’un côté, ni de l’autre. Sa carrière décolle avec le vibraphoniste Red Norvo mais il est expulsé d’un enregistrement pour sa couleur de peau. Il rejoint l’orchestre de Duke Ellington, l’une de ses idoles, mais il en est renvoyé après s’être bagarré avec des musiciens. Après ses échecs, il décide de créer ses propres formations et notamment un “Workshop” qui va marquer l’histoire du “Hard Bop”.

Comme l’explique Noël Balen dans son excellente “Odyssée du Jazz” (1993), Mingus développe des “ateliers expérimentaux et des combos dévastateurs dont les improvisations collectives, les éclats tumultueux et les débordements spontanés ne sont cependant pas exempts d’une certaine rigueur harmonique et d’une volonté de mise en forme (…), une ambiguïté stylistique où les fortes traditions du blues, du gospel et de l’esprit ellingtonien, ainsi que les clameurs et les riffs instinctifs, vont se frotter aux formalismes de l’écriture classique occidentale, la précision des arrangements et le souci des contrepoints“.

Toute son agressivité se retrouve dans son jeu, son approche très physique de la contrebasse, cette manière bien à lui de tirer les cordes, dans ses coups de gueules. Mais ses cris de joie ou de souffrance, ses vociférations et ses lamentations, il est possible de les rattacher aux années passées dans l’église baptiste de son enfance où les offices religieux privilégiaient la transe et la spontanéité du Gospel.

Dans une biographie intitulée “Pour l’amour de Mingus“, sa dernière épouse explique qu’il avait coutume d’emporter avec lui un siège pliant en cuir, pour attendre qu’un taxi accepte enfin de le prendre. Mingus qui déclarait : “Je joue et j’écris comme je suis. Ma musique est vivante. Elle parle de la vie et de la mort, du bien et du mal. Elle est en colère, c’est pour ça qu’elle est réelle“.

Si vous ne connaissez pas l’oeuvre considérable de Charles Mingus, vous trouverez ci-dessous une sélection. Je n’ai retenu que les compositions de Mingus et écarté des enregistrements exceptionnels comme ceux avec Max Roach ou du concert historique au Massey Hall de Toronto en 1953 avec Charlie Parker, Bud Powell et Dizzy Gillespie. Dans cette sélection, vous entendrez les fidèles de Mingus, les “braves” qui surent endurer la tyrannie de leur “patron”, ses colères volcaniques et sa dépression chronique. Pour n’en citer que quelques uns : les saxophonistes Pepper Adams, Booker Evin, John Andy, Jackie McLean, le batteur Dannie Richmond, le tromboniste Jimmy Knepper, les pianistes Horace Parlan et Mal Waldron.

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