
Comment ne pas être frappé par le contraste ? Le contraste entre la lumière du monde et l’ombre du pouvoir ? Entre la réflexion du leader qui pèse la décision à venir et l’image d’inconsistance donnée par celui qui envahit actuellement nos écrans et colonise nos angoisses ?
Jacques Lowe (1930-2001) était le photographe officiel de John Fitzgerald Kennedy. Joseph P. Kennedy, le père, avait repéré le talent de ce portraitiste, publié dans “Life”, “Times” ou “Paris-Match”, et ami de son fils Robert. “Big Joe” lui demande en 58 de se consacrer à John et nous connaissons le résultat : le jeune sénateur va incarner une image du bonheur, bâtie sur le sable des plages de Cape Cod et les sorties en voilier, les toilettes de Jackie, rayonnante à la plage comme à l’opéra, l’image du clan de Hyannis Port au sourire conquérant. “Un beau gosse, jeune et décontracté, chemise ouverte et tignasse dense, qui cajole sa fillette Caroline, sur un fond d’azur délavé” résume Michel Guerrin, grand connaisseur du photojournalisme.
La couverture de la campagne présidentielle par Lowe est passionnante, car il est partout et n’élude rien. les premières réunions dans des salles quasi-désertes, la méditation du candidat planté sur un quai après une réunion difficile avec des dockers, les premiers bains de foule, une Amérique bientôt subjuguée par le magnétisme de JFK, mais aussi la tension palpable avec Lyndon Johnson, Vice-Président incontournable après la primaire démocrate.
Pour Jacques Lowe, l’assassinat de Bobby en 1968 après celle de son frère cinq ans plus tôt est l’épreuve de trop. Il vend son studio, s’exile en France pendant dix-huit ans en prenant ses distances avec le monde de la photographie. Il revient s’établir à New-York en 1986 et s’intéresse plus particulièrement au monde du jazz. En 1990, celui qui a subi la persécution nazie en Allemagne pendant la guerre, souhaite mettre à l’abri les 40 000 négatifs de sa période “Kennedy”. Un véritable trésor puisqu’il n’a publié jusqu’alors que 300 à 400 photos. Il les dépose dans un coffre à la banque JP Morgan du World Trade Center. Au lendemain du 11 Septembre 2001 et de l’effondrement des tours jumelles, il ne reste rien.
