
Stavros, un jeune grec dans l’Anatolie de la fin du XIXème siècle, décide d’émigrer en Amérique pour fuir la domination turque et s’affranchir de l’autorité de ses parents. La route pour New-York est longue, semée d’embûches et de désillusions.
Dès l’introduction d’ “America, America”, Elia Kazan (1909 – 2003) prend la parole pour nous dire qu’il va conter un épisode réel de son histoire familiale, l’émigration de son oncle qui parvint à faire venir les membres de sa famille en Amérique, un par un, en économisant penny après penny. Et c’est bien ce qui me frappe à chaque vision de ce film : la détermination des candidats au rêve américain. Avant d’atteindre Ellis Island, il faut marcher, longtemps et en portant toute sa richesse dans une valise, un gros sac ou la doublure de son manteau. Il faut éviter les voleurs, attirés par ces proies exténuées, et déjouer les profiteurs, ne serait-ce que ceux qui vous offrent le prix du voyage moyennant deux années de votre vie à l’arrivée pour rembourser la traversée.
Entre 1900 et 1914, 13 millions d’immigrants débarquent aux Etats-Unis, un pays qui compte à l’époque 76 millions d’habitants. Ne débarquent que ceux qui ont franchi les contrôles sanitaires, car pour celui ou celle qui tousse ou qui n’a pas de bons yeux, le billet “retour” est déjà prêt.
Arrivé à New-York, il faut se battre. Les irlandais, les italiens, les juifs d’Europe Centrale s’entassent dans les taudis du Sud de Manhattan. Un autre cinéaste, James Gray (1969- ), dont les grands parents ont fui les pogroms tsaristes, évoque dans “The Immigrants” (2013), les pièges tendus aux nouveaux arrivants. L’héroïne, décidée à faire sortir sa soeur d’Ellis Island où elle a été placée en quarantaine pour une toux suspecte, finit dans un “concert saloon” où les serveuses alternent les performances musicales et les passes dans des salons privés. Sans ressources, sans relations, il est illusoire de compter sur une solidarité entre miséreux ou sur la bonté des “natives” : c’est le règne du chacun pour soi qui imprimera une marque durable à la culture new-yorkaise.
Citons pour finir l’éclairage intéressant apporté sur l’intégration de ces immigrants par un film “indépendant”, “Hester Street” (1975), réalisé par Joan Micklin Silver (1935-2020), elle-même fille d’émigrés russes. Il s’agit presque d’un documentaire (certains dialogues sont en yiddish) sur le dilemme rencontré par un émigré juif russe, arrivé à New-York depuis quelques années et décidé à se fondre dans le melting pot américain. Yankel se fait appeler Jake et attend avec impatience d’aller danser le samedi soir. Les 12$ par semaine qu’il gagne dans un atelier du Lower East Side lui permettent d’envoyer les billets de la traversée à sa femme et à son jeune fils qui, sitôt, débarqués à New-York ne le reconnaissent pas : il a rasé sa barbe et porte fièrement un canotier. Même effroi du père devant la perruque de son épouse et les papillotes de son fils. Il s’emploie alors à les intégrer à marche forcée dans un pays dont ils ne connaissent qu’une rue et dont ils ne parlent pas la langue, balayant au passage les rites et les traditions de leur religion.