“Bound for Glory” de Hal Ashby (1976)

Si j’aime “Bound for Glory”, c’est en partie parce que je l’ai vu en 78 ou 79 au Cinéma “Le Grolée”, salle lyonnaise ouverte en 1908 et aujourd’hui reconvertie en théâtre. Un groupe d’enseignants d’anglais avait créé un club, le “Ciné Workshop”, qui proposait chaque année à des lycéens lyonnais une sélection de films anglophones récemment sortis, avec dossier pédagogique ronéotypé remis à l’entrée. La sélection était de qualité et je garde le souvenir de retours en bus à une heure tardive, exalté par les auteurs que je découvrais. Hal Ashby est l’un d’eux.

En 1977, “Bound for Glory” rentra bredouille du Festival de Cannes mais reçu deux oscars, l’un pour la photographie, l’autre pour la musique.


Le directeur de la photographie, Haskell Wexler, réalise un travail remarquable. Comme John Ford, il s’inspire du travail réalisé par les photographes de la Farm Security Administration (FSA) qui documentèrent l’exode pendant la Grande Dépression de millions d’américains partis du Mid West en direction de la Californie, les Oakies et les Arkies décrits par Steinbeck. Certains plans de campements de migrants ou de voitures brinquebalantes évoquent le travail de Walker Evans ou de Dorothea Lange (voir la photo de cette dernière chroniquée ce mois-ci). La séquence qui montre une tempête de poussière, le fameux “Dust Bowl”, recouvrant une petite ville du Texas est impressionnante, tout comme les plans larges du Texas Panhandle, vaste plaine quasi-désertique que les migrants devaient traverser pour rejoindre le Nouveau Mexique ou l’Oklahoma.

L’oscar pour la meilleure adaptation musicale est logique dans la mesure où le film retrace les débuts de la carrière du chanteur Woody Guthrie, pilier de la culture Folk américaine. Contraint d’aller chercher en Californie de quoi nourrir sa famille, Guthrie rencontre la souffrance des migrants, la violence des milices et l’exploitation des cueilleurs de fruits. De cette expérience, il tire des chansons de geste de la Grande Dépression et du besoin d’une justice sociale.

“Les Raisins de la Colère” de John Ford, inspiré du livre éponyme de Steinbeck, traite des mêmes thèmes, à l’exception de la vie de Guthrie. Alors pourquoi regarder “Bound for Glory” ?

Tout d’abord, Hal Ashby (1928 – 1988), le réalisateur, est un excellent monteur (il a monté pour Norman Jewison l’excellent film “in the Heat of the Night”). Le rythme nonchalant de son film est calé sur la marche du héros le long d’une route sous un soleil de plomb et sur le roulement d’un train interminable qui emmène les clandestins vers le “jardin d’Eden”. Sa tonalité doucement mélancolique apporte un regard plus accessible et moins académique que le film de Ford, tourné en 1940 et élevé depuis longtemps au rang d’icône (à juste raison).

Ensuite, le personnage de Woody Guthrie est joué par David Carradine. Il incarne formidablement son personnage, un peu paumé puis désireux de rester au contact des plus démunis et révolté enfin par l’exploitation de ceux qui n’ont pas d’alternatives. Henry Fonda a immortalisé dans une dimension tragique le personnage de Tom Joad, victime d’une époque et de la fatalité. Carradine nous donne un Guthrie résolument contestataire qui annonce Bob Dylan ou Bruce Springsteen. Ce n’est pas tout à fait la même chose.