“Charly, Rico et Sim. Rouzat.” de Jacques Henri Lartigue (1913)

Nous avons déjà croisé Jacques Henri Lartigue (1894 – 1986) en Mai dernier, avec la photo d’un Biplan s’élançant sur la piste d’Issy-Les-Moulineaux. Nous le retrouvons ici au château de Rouzat, dans le Puy-de-Dôme, la grande maison où la famille Lartigue se réunit chaque été.

Le père de Lartigue a construit l’une des premières fortunes de France, il privilégie la vie au grand air et l’exercice physique pour ses deux fils. Ces derniers ne vont pas à l’école et des précepteurs se succèdent pour assurer leur éducation. Rouzat, son parc et ses champs, ses chemins et son réservoir fourniront le cadre à des travaux pratiques de sciences naturelles et de physique : les deux frères y construiront leurs premiers aérostats, des bobsleighs et des biplans, les “ZYX” qui ont la grâce fragile de gros cerfs-volants. L’été venu, cousins et amis les rejoignent pour des baignades et des joutes navales dans le réservoir qui fait office de piscine. C’est ce paradis que le jeune Lartigue entend fixer à jamais sur ses clichés.

Jacques Henri Lartigue a été peintre, portraitiste et décorateur, mais aussi écrivain diariste quand il consignait chaque jour ses activités et l’état de son humeur. Il est passé tardivement à la postérité comme photographe, dans les années d’après-guerre puis lors de sa consécration par le MOMA en 1963. Les spécialistes s’accordent pour considérer la période qui s’étale de 1920 jusqu’à la guerre comme la plus féconde dans sa production photographique. Le photographe vit alors une existence de nomade dilettante, une vie mondaine entre Paris, la Côte d’Azur et le pays Basque l’été, Megève l’hiver. “Ma seule richesse, c’est la liberté. Donc j’évite ce que je n’aime pas“, se plaît-il à dire. Il fixe le “beau” de son époque, un monde en accord avec ses désirs : les lignes splendides des toilettes de ses modèles, les soirées dans les palaces qu’il fréquente, des corps bronzés sur un pont en teck ou sur les pontons de l’Eden Roc, le vent qui agite les jupes plissées à Cannes et les naïades qui se prélassent sur les plages d’Hendaye. L’instantanéité de ses clichés nous restitue sur le vif une époque révolue, sa beauté envolée.

Le moteur de la démarche créatrice de Lartigue est lié à son enfance et à ses étés à Rouzat. A l’instar de Proust, il est obsédé par le bonheur qui fuit , le temps perdu. Alors il capte les moments heureux et notamment cette baignade entre amis. L’air est chaud et les jeunes gens convergent vers le réservoir du château, son eau sombre et fraîche. Les garçons multiplient les exploits physiques devant les jeunes filles timides, laissent leurs corps sécher au soleil de cet été 1913. Le dernier été de l’insouciance.