Jouer “Cheese Cake”, je peux en témoigner, ce n’est pas de la tarte. Surtout si l’on a dans sa tête l’interprétation de Dexter Gordon (1923-1990) : un tempo soutenu, un style percussif, une aisance olympienne. Pourtant, quand il enregistre en 1962 ce titre sur l’album “Go”, le saxophoniste sort d’une décennie perdue en prison. Trop de drogue, trop de deal. Avec “Go”, il confirme un retour fracassant, amorcé avec son apparition dans “Takin’ off”, l’album d’Herbie Hancock. “Cheese Cake”, c’est une proclamation : “je suis de retour !”.
Les albums de Dexter Gordon enregistrés après “Go” sont parmi mes favoris : “Dexter Calling” (1962), “Our Man in Paris” (1963) et “A Swingin’ Affair” (1964). J’y trouve la même énergie pour casser les codes (le côté “Coltrane”), le même brio pour raconter des histoires dans les solos (l’héritage “Lester Young”). Et Dexter joue des ballades sublimes : si vous souhaitez le vérifier, je recommande la compilation “Ballads” sortie en 1991 …
Moins flamboyant est le Dexter Gordon auquel Bertrand Tavernier fait appel en 1986 pour tourner “Autour de Minuit”. Le saxophoniste est usé, au bout du rouleau. Qu’importe! Le film est un hommage réussi à la vie trop souvent tragique des musiciens de jazz de l’après-guerre, inspiré notamment par les destins de Lester Young et de Bud Powell, deux artistes géniaux, drogués, déglingués. L’éclairage dans les tonalités de gris-bleu, l’ambiance enfumée, l’élocution très lente de Dale/Dexter Gordon donnent à “Autour de Minuit” une dimension crépusculaire. Il s’éteindra 4 ans plus tard.
Une play-list de dix titres pour découvrir Dexter Gordon :