Il y a des films qui vous éclairent sur un pays.
“Disgrace” reflète la complexité de l’Afrique du Sud, telle que je la perçois.
Adapté d’un livre écrit par le prix Nobel J.M. Coetze, d’origine sud-africaine, ce film réalisé par Steve Jacobs (1967-) nous donne une histoire avec de multiples entrées.
Celle d’un professeur de littérature à l’université à Cape Town, Lurie, âgé de 52 ans et joué par John Malkovich, en pleine crise de milieu de vie, lassé de son métier et confronté à l’apathie de ses étudiants. Il est séparé de ses deux femmes et sa fille vit dans les montagnes du Cerderberg, un lieu magnifique à 300 kms au nord de Cape Town. Pour combler le vide de son existence, Lurie cherche les conquêtes faciles. Usant de son pouvoir social, il abuse l’une de ses étudiantes, métis. Il est renvoyé de l’université et part rejoindre sa fille.
Première entrée, la violence sexuelle en Afrique du Sud. La question de l’agression sexuelle liée à l’abus de pouvoir n’a pas encore une résonance planétaire au moment de la réalisation du film (et de l’écriture du livre de Coetzee) : l’affaire Weinstein et le mouvement “#Me Too” démarrent fin 2017. En 2000, l’Afrique du Sud a le plus fort taux mondial de viol par habitant. Un fléau abordé via un Malkovich cynique et manipulateur. L’absence de consentement de la jeune femme, manifestement sous emprise, est ignorée par un professeur Lurie imbu de sa supériorité culturelle, dictant son bon vouloir. Par un intéressant parallélisme, des adolescents noirs imposeront à leur tour leur loi en violant leur voisine blanche. Dans les deux cas, un constat est dressé : les barrières morales sont inexistantes, les comportements de prédateurs ancrés et les femmes des victimes faciles.
Une autre entrée est celle de l’attachement à la terre , sa possession et son exploitation. Quand il retrouve sa fille, Lurie réalise qu’elle vit seule, loin de tout. Son unique voisin et homme à tout faire, est noir. Une série d’événements fera surgir les questions qui dominent la vie quotidienne en Afrique du Sud , à l’écart des grandes métropoles : comment accepter le partage de la terre alors que le droit à la propriété a été réservé exclusivement aux blancs pendant l’apartheid ? comment concilier des logiques de développement différentes avec des paysans noirs subventionnés et des exploitants blancs livrés à eux-mêmes ? comment trouver la voie de la coopération ?
Reste enfin la question de l’identité sud-africaine. Ce film nous interpelle avec des questions essentielles : quelle est la part de compromis nécessaire et acceptable pour que deux communautés longtemps ennemis jurées puissent coexister ? Comment vaincre sa peur de l’autre ? Comment digérer les injustices et les crimes du passé ?
Des questions toujours d’actualité en Afrique du Sud.
Et ailleurs.