
Avec « Good-Bye to All That », Robert Graves (1895 – 1985) livre un témoignage remarquable sur la première guerre mondiale, aussi captivant que ceux laissés par Maurice Genevoix, Gabriel Chevalier, Ernst Junger ou encore Emilio Lussu. Mais la distance résolument « british » qu’il conserve en toute circonstance et l’amertume qu’il conçoit à l’égard de sa classe apportent un éclairage singulier. Il ne se remettra jamais des souffrances endurées sur le front (« les inconnus que je voyais en plein jour ressemblaient à des amis qui avaient été tués ») et il finira par dire adieu à sa famille, à Oxford et à l’Angleterre en 1929 pour s’exiler jusqu’à la fin de ses jours à Majorque.
Mais revenons au jeune Graves, élève rebelle et très tôt attiré par la poésie. Il s’engage en 1914 pour aller combattre en France au sortir d’une Public School où les préoccupations essentielles étaient de faire du sport, de nouer des amitiés et d’intégrer les codes de sa caste (« Tous méprisaient le travail scolaire … »). Près de deux millions de britanniques partagent le même élan de cette levée en masse. Ils arrivent de tous les milieux, forment des bataillons rassemblant des corporations (les employés de grands magasins ou de compagnies maritimes, les mineurs …), des associations (les clubs de rugby, les boy scouts, …) ou tout simplement des voisins. Quand les bataillons de « lads » (copains) tomberont sur les champs de bataille, des quartiers et des villages seront décimés l’espace d’une journée …
La formation militaire est rude, tant les officiers d’active éprouvent du mépris pour les aspirants aux joues roses qu’ils doivent former. Circonstance aggravante, Graves n’a pas les moyens nécessaires pour s’offrir le meilleur tailleur, jouer au polo ou pratiquer la chasse à courre… Il parvient malgré tout à rejoindre un régiment prestigieux, les Royal Welch Fusiliers. Il y croisera deux autres “War Poets” restés célèbres : Siegfried Sassoon et Wilfred Owen. Il connait l’épreuve du feu en Septembre 1915 , lors de la bataille de Loos. Avant de monter à l’assaut, le commandant de compagnie leur tient le discours suivant : « Personnellement, qu’on attaque comme ci ou comme cela, je m’en fous royalement. De toute façon, notre compte est bon. » L’attaque au gaz qui doit couvrir leur attaque est un fiasco, le chaos est indescriptible et les pertes sont effroyables. L’esprit de sacrifice et la cohésion entre les soldats évitent un désastre. Graves en réchappe et participe en juillet 1916 à la bataille de la Somme.
Il réalise l’étrangeté d’une guerre où l’on ne voit jamais ses adversaires : « l’ennemi ne donnait pas le moindre signe de vie, à part un ou deux rubans de fumée qui montaient dans les airs; eux aussi étaient en train de se préparer des boissons chaudes. Entre les deux lignes de tir s’étendait une prairie plate envahie par les hautes herbes où poussaient bleuets, marguerites et coquelicots ». C’est au travers de ce no man’s land sur un front de vingt kilomètres que vont s’élancer quinze divisions britanniques au matin du 1er juillet 1016. Après sept jours d’une préparation d’artillerie qui est censée réduire à néant les défenses allemandes, les fantassins grimpent sur des échelles, franchissent le talus et s’avancent en ligne vers les tranchées ennemies. Des tranchées trop profondes pour avoir été totalement détruites par les bombardements. Les barbelés sont également demeurés intacts. L’infanterie britannique est couchée par les mitrailleuses : en quelques heures, la IVème armée perd 21 000 soldats, dont un tiers de blessés qui meurent seuls, avec leur souffrance et sans être secourus. 40 000 blessés parviennent péniblement à regagner les lignes.
Un « rendez-vous avec la mort » (pour reprendre le titre du poème d’Alan Seeger, jeune américain engagé dans la Légion Etrangère et disparu la même année dans la Somme) que Graves a parfaitement intégré : « Sur le front ouest, un officier d’infanterie ne pouvait, à certaines périodes de la guerre, s’attendre à survivre plus de trois mois ; au bout de ce laps de temps il était ou blessé ou tué, et ceci dans la proportion de quatre blessés pour un tué ». Ce qui l’amène à considérer froidement que la meilleure stratégie pour rester vivant jusqu’à la fin de la guerre est de se faire blesser « en exécutant une patrouille de nuit dans un secteur calme», soit un moment où les postes de secours ne sont pas débordés et où les lignes arrière ne sont pas prises sous un bombardement trop intense.
Une blessure qui finit par arriver et qu’il annonce avec un détachement étrange en relatant une attaque lancée près du bois Delville le 19 juillet 1916 : « les allemands établirent un tir de barrage sur la crête où nous étions allongés et nous perdîmes un tiers du bataillon avant que l’engagement ne commence. Je fus au nombre des blessés ». Il est alors déclaré mort, une lettre est envoyée à sa mère : « Des personnes avec lesquelles je m’étais trouvé, alors que j’étais encore vivant, dans les plus mauvais termes envoyèrent à ma mère les condoléances les plus éplorées ».
Après de longues heures passées sur une civière, il est évacué :
« le docteur vint à mon chevet. Il me fit pitié ; il avait l’air de n’avoir pas dormi depuis des jours et des jours.
« Puis-je boire quelque chose ? lui demandai-je.
Voudriez-vous un peu de thé ?
Sans lait condensé, murmurai-je.
J’ai bien peur qu’il n’y ait pas de lait frais » répondit-il d’un air tout à fait navré.
Des larmes de déception me montèrent aux yeux ; je m’attendais à mieux d’un hôpital de l’arrière. »
