“Hard Times, histoires orales de la Grande Dépression” de Studs Terkel (1970)

Studs Terkel (1912 – 2008), journaliste, animateur de radio et amateur averti de Jazz, est surtout connu pour ses recueils d'”histoire orale”. Celui qu’il a consacré à la Grande Dépression est passionnant.

A peine quatre décennies après la crise de 29, il parcourt les Etats-Unis pour interroger les témoins. Et ces témoins ont des profils variés : ils étaient à l’époque riches et puissants ou démunis et accablés, instruits ou non, discriminés ou pourchassés, solidaires de Roosevelt ou farouchement opposés à toute assistance, banquier ou ouvrier, mineur ou fermier. Je suis captivé par le ressenti de chacun et les leçons tirées de cette épreuve collective. Les années sont passées mais le ton employé, les mots choisis et les images restituées dévoilent des cicatrices jamais refermées. Un fantôme qui marche toujours à leurs côtés.

Je partage avec vous quelques unes de ces “histoires orales” :

“La Dépression, c’est quelque chose d’embarrassant. C’est une honte pour le système, cette “American Way” qui semblait voué au succès. Et tout à coup, les choses s’écroulent et ne marchent plus. C’est quelque chose qui est difficile à comprendre aujourd’hui. Imaginer tout d’un coup ce système – pour des raisons qui ont à voir avec du papier, de la monnaie, des choses abstraites – s’effondrer.

“Je me levais à cinq heures du matin et j’allais sur le front de mer. Devant la Spreckles Sugar Refinery, devant les portes, il y avait un millier d’hommes. Et tout le monde savait qu’il n’y avait que trois ou quatre boulots à pourvoir. Le gars sortait avec deux petits flics de Pinkerton : “j’ai besoin de deux gars pour l’équipe de manutentionnaires”. Les mille gars se battaient comme une bande de chiens de l’Alaska pour être pris. “

” Tout le monde était délinquant. On volait. On truandait. On essayait de survivre. En volant des fringues dans les magasins, du lait devant les portes, du pain. Je me souviens avoir traversé Tucumcari, dans le Nouveau-Mexique, sur un train de marchandises. On avait fait un bref arrêt. Il y avait une épicerie, une sorte de supermarché en ce temps-là. Je descends du train et je reviens avec du pain et des biscuits. Le gars à sa vitrine nous menaçait du poing. C’était pas grand-chose, mais ça créait une mentalité de coyote. On était des prédateurs. On n’avait pas le choix”

” J’ai fait un petit travail de terrain auprès de mineurs sans travail de Pennsylvanie. Juste de l’observation. Ce que la privation d’emploi leur faisait, à eux et à leur famille, au bout de deux, trois, quatre ou cinq ans. Ils traînaient dans les rues, par groupes. Ils se réconfortaient mutuellement. Ils détestaient rentrer chez eux parce qu’ils se sentaient coupables, comme si c’était leur faute d’être au chômage. Un homme sans travail n’était qu’un fainéant et un bon à rien. Les femmes punissaient les hommes qui ne ramenaient pas d’argent en les privant de relations sexuelles. En diminuant et émasculant les hommes, en affaiblissant leur autorité paternelle, en la reportant sur le fils aîné. Le fils aîné devenait l’homme de la famille.”

“En 1939, je suis devenu saisonnier itinérant. J’ai trouvé un boulot de coupeur d’asperges, à 15 cents de l’heure, il fallait faire aussi vite que tu pouvais. Je me souviens que le dos me faisait mal parce qu’on travaillait accroupi, et que le patron gueulait : “Vous voyez ces types là-bas ? ils attendent que l’un de vous se fasse virer. Si je vous surprends à vous redresser une fois de plus, un de ces gars travaillera et un de vous non ! “

“Soudain, toutes les maximes des manuels ont été mises sans dessus dessous. Comment un homme qui avait eu un travail pendant trente ans pouvait-il ne plus rien avoir ? Comment une entreprise qui tournait depuis toute une vie pouvait-elle disparaître ? Certains de mes amis qui sont allés à Harvard, Yale et Princeton se sont jetés par la fenêtre. L’idée que la Bourse s’écroule était inconcevable. Seule la naïveté nous a permis de croire que ça durerait toujours … “

On n’avait pas surmonté la grave Dépression du début des années 1930. Le chômage était encore très élevé. Les programmes du New Deal n’avaient pas été aussi stimulants qu’on l’espérait. Un certain défaitisme dominait – l’idée que le gouvernement n’avait fait ça que pour plaire à l’opinion. On ne s’en est sorti qu’avec la guerre et l’élan économique qu’elle a donné au pays. C’est la guerre qui nous a sortis de la Dépression, pas les mesures du New Deal. On peut même dire qu’elles auraient pu nous mettre en danger. Elles changeaient notre mode de vie. On dépensait de l’argent, on s’endettait, sans vraiment trouver des voies de sortie ou des moyens d’explorer de nouveaux projets.”