Au début du XXème siècle, Charles Jones (1866-1959) entretenait soigneusement le jardin de Ote Hall, une magnifique propriété victorienne située dans le Sussex. “The Gardener’s Chronicle” l’avait distingué en 1905, autant pour ses bordures que pour son potager et ses arbres fruitiers. Mais ce que beaucoup ignorait, c’était le “jardin secret” de Jones : il photographiait sa production … toute sa production. Pas seulement les fleurs pour leur qualité ornementale, mais aussi les salades, les carottes, les pois, sans oublier les oignons. Son objectif n’était pas d’immortaliser les performances de son potager ou de ses platebandes : Charles Jones était un véritable artiste.
La force de ses photos tient à leur composition étonnamment moderne. Edward Weston (1886-1958), photographe américain à la notoriété internationale, pionnier de la photographie moderne et l’un des pères de l’école pictorialiste, capture des natures mortes très similaires, privilégiant lui aussi les légumes. Qu’il s’agisse d’une courge ou d’un poivron, il l’immortalise sur un fond sombre et fait ressortir sa structure, la rapprochant d’un corps musculeux ou des courbes d’une silhouette féminine. Chez Charles Jones, l’approche est différente. Sur ses épreuves à la gélatine argentique, il magnifie l’objet pour lui-même : la sensibilité du jardinier s’exprime sans formalisme, traduisant directement son émerveillement devant la beauté sortie de terre.
Le travail de Jones aurait disparu si un certain Sean Sexton, collectionneur de vieilles images, ne s’était pas déplacé en 1981 dans une brocante pour mettre la main sur plusieurs centaines de clichés déposés dans un coffre. Comment se trouvaient-ils là ? Pourquoi le travail de Charles Jones était-il passé inaperçu ? Nul ne sait. Les négatifs ayant disparu, les épreuves étaient uniques. Fragiles comme un iris.
Je range les iris parmi mes fleurs préférées. Vivaces, ils prospèrent dans une terre calcaire et ne demandent pas des soins exigeants. La division des rhizomes pendant l’été est un exercice divertissant pour le jardinier paresseux que j’assume être. A l’instar de la rose ou de la pivoine, ils inspirent les peintres depuis longtemps. Nous connaissons tous les iris de Van Gogh. N’hésitez pas à admirer ceux peints par Albrecht Dürer (1471-1528), Basilius Besler (1561-1629) ou Maria Sibylla Merian (1647-1717). Sans oublier les magnifiques planches de Nicolas Robert (1614-1685), les aquarelles plus récentes de Pierre Joseph Redouté (1759-1840) et de Charles Demuth (1883-1935). Vous finirez avec la version “pop art” de Walasse Ting (1928-2010).