” Jackie Brown ” de Quentin Tarentino (1997)

Jackie Brown ” est l’un des films les plus mélancoliques que je connaisse. Une hôtesse de l’air va monter un plan pour se sortir des griffes d’un dealer et de la police, avec l’assistance d’un prêteur sur gage. Il n’y aura ni vainqueur, ni perdant. Les survivants conserveront un goût amer, celui de voir leur proie leur échapper, celui de s’envoler pour un exil incertain ou encore de laisser partir celle qui pouvait tout changer dans leur vie.

Quentin Tarentino (1963 – ), qui n’a pourtant qu’un an de plus que l’auteur de ces lignes, m’est toujours apparu comme un grand adolescent, indéniablement doué et trop souvent agaçant . Ce que confirme d’ailleurs David Thomson, le grand critique américain dans “the New Biographical Dictionnary of Film” (2016) : ” à bien des égards, il est l’incarnation de cet étudiant brillant, impitoyable et à la vie vide que tous les professeurs de cinéma ont essayé d’éviter.” Ses films sont imprégnés de références au cinéma de série “B” et aux comics des années 70, d’une fascination pour la violence. Quand il s’agit de retracer l’esclavage ou la seconde guerre mondiale, la sauce est très vite indigeste et le dérapage assuré. Mais dans ” Jackie Brown ” , un charme inattendu opère dès la séquence d’ouverture.

Le mérite revient en partie au casting. Samuel Jackson en dealer manipulateur, Robert de Niro en ex-taulard abruti pas les années en prison ou Michael Keaton en policier très à l’aise dans ses sandales sont épatants. Mais ce sont deux acteurs de second plan, Pam Grier (1949 – ) et Robert Forster (1941 – 2019), qui donnent au film une aura mélancolique inattendue.

Pam Grier débute sa carrière à l’époque de la ” Sexploitation “, des films à petits budgets indépendants de la fin des années 60 qui proposent des scènes de sexe “non explicites” et de la nudité à gogo. La belle Pam Grier, dotée d’une poitrine imposante et de jambes interminables, va incarner des rôles de prisonnières soumises à des geoliers sadiques (avec invariablement une séance de bagarre dans la boue), de justicière en guerre contre la mafia et même de gladiatrice, avec filet et trident fournis par la production. Au début des années 70, elle connait enfin son heure de gloire avec deux films, ” Coffy, la panthère noire de Harlem “ (1973) et ” Foxy Brown “ (1974), emblématiques de la culture afro-américaine de l’époque. La ” Blacksploitation ” succède à la ” Sexploitation “. La recette de ce succès : une bonne dose de “soul”, une touche de “hot” bien épicée, rehaussée de coolitude et de pattes d’eph . Exfiltrée par Tarentino du tiroir des “presque-gloires” passées, Pam Grier incarne une Jackie Brown cabossée et prête à tout pour ne pas laisser passer sa dernière chance.

Robert Forster est une autre idée de casting absolument géniale. Acteur de seconde zone condamné aux petits rôles, Quentin Tarentino a conservé un souvenir ému de sa prestation dans ” L’Incroyable Alligator “ (1980) , un film à petit budget de Lewis Teague inspiré des “Dents de la Mer” et resté sous les radars. Après une audition de sept heures, Forster est retenu pour incarner Max Cherry, sympathique prêteur sur gage, qui s’interroge sur le sens à donner à sa vie tout en gardant un oeil sur sa calvitie naissante. Il est saisissant de vérité quand il confesse : ”  I’m 56 years old. I can’t blame anybody for anything I do. “

Restent enfin deux ingrédients indispensables pour un grand film. Le scénario tout d’abord et ici, il est signé Elmore Leonard, auteur du roman ” Rum Punch ” dont est tiré ” Jackie Brown “, spécialiste reconnu des westerns et des polars, expert en dialogues ciselés :

Ordell Robbie: You shot Melanie?

Louis: Twice.

Ordell Robbie: Is she dead?

[Louis does not reply]

Ordell Robbie: Is she dead, yes or no?

Louis: Pretty much


Quant à la musique du film, elle reprend des hits estampillés ” seventies ” : The Supremes, Roy Ayers, Bill Withers ou The Meters. Plus une découverte, The Delfonics, groupe de R&B qui tisse le voile mélancolique derrière lequel Max Cherry regarde Jackie Brown prendre un nouveau départ. Sans lui.

Sélection dans la bande musicale de “Jackie Brown”