“Joy Spring” de Clifford Brown avec Max Roach (1954)

Merci beaucoup. Grâce à vous, je me suis senti … merveilleusement bien ! C’était un réel plaisir que d’être là, mais je dois vraiment y aller …”

Difficile d’écouter sans émotion les derniers mots enregistrés en public par Clifford Brown, trompettiste américain (1930 – 1956), à la fin d’un “Donna Lee” joué à l’occasion d’un “Gig”. Trois semaines plus tard, le 26 juin 1956, il meurt dans un accident de voiture, avec son pianiste et la femme de ce dernier. Habitués à sauter de ville en ville pour enchaîner les cachets, contraints de se relayer au volant faute de correspondances aériennes, accablés de fatigue et d’abus divers, nombreux sont les musiciens de jazz à avoir connu pareille destinée : Scott LaFaro, Bob Gordon, Eddie Costa …

Clifford Brown … un jeu hors-norme avec une fluidité exceptionnelle et un détaché exemplaire, une créativité remarquable, une gentillesse légendaire, une conduite de vie irréprochable. Il buvait du jus de fruit, il ne fumait pas. Il construisait ses solos comme le joueur d’échec expérimenté et l’ex-étudiant en mathématiques qu’il était. Travailleur acharné, il s’éloignait des canons du “bebop” et s’inventait un style plus mélodique, plus lyrique. Les grandes stars de l’époque, Charlie Parker et Dizzie Gillespie, l’avaient très vite identifié comme celui qui devait les rejoindre. Miles Davis, agacé de l’arrivée d’un concurrent redoutable, lui avait lancé : “je prie pour que tu te casses une jambe !”

Arriva en 1954 la rencontre avec Max Roach (1924 – 2007). Ce dernier était alors un batteur reconnu, qui avait joué avec des géants comme Parker, Monk, Bud Powell ou Coleman Hawkins. Il avait lui aussi imposé un nouveau style, plus flexible, mettant sa frappe chirurgicale au service des solistes, utilisant toutes les possibilités de la batterie pour donner de la couleur et pas simplement marquer le tempo. Le courant passa immédiatement entre les deux hommes et une amitié solide se forgea au fil des enregistrements. Le “Clifford Brown – Max Roach Quintet” allait graver des albums historiques. Les arrangements étaient incroyables, l’équilibre entre les solistes (Richie Powell au piano, Harold Land ou Sonny Rollins au saxophone ténor) remarquable.

Il s’écoula moins de deux années entre leur premier enregistrement et l’accident fatal. Quand il apprit la disparition de son ami, Max Roach hurla sa douleur et s’enferma dans sa chambre d’hôtel avec deux bouteilles de cognac : ses démons ne le lâchèrent pas pendant plusieurs années et jamais il ne retrouva la même dynamique avec un autre musicien.

Dans la production du quintet “Clifford Brown-Max Roach”, c’est “Joy Spring” que je préfère parce qu’il illustre la joie de vivre, la personnalité solaire de son compositeur. C’est pourtant un autre titre que les musiciens de jazz inscrivent à leur répertoire depuis la disparition de Clifford Brown, un morceau composé par Benny Golson en mémoire d’une météorite dans l’histoire du jazz, dont la traînée lumineuse n’a pas fini de scintiller : “I remember Clifford”.

Vous le retrouverez ci-dessous , ainsi qu’une sélection de titres enregistrés par le “Clifford Brown – Max Roach Quintet” et le dernier enregistrement sonore avant l’accident (à la fin de “Donna Lee”).