Helmut Newton (1920 – 2004) est mort d’un infarctus le le 23 janvier 2004, au volant d’une Cadillac flambant neuve qui est allée s’encastrer dans le mur de lierre qui ceint le château Marmont. Newton adorait cet hôtel de Los Angeles où il résidait régulièrement depuis une trentaine d’années, pour son architecture librement inspirée du château d’Amboise, pour les frasques que l’établissement abrita (Jim Morrison sauta d’un balcon et John Belushi y trouva la mort par overdose) et pour les amis qu’il y retrouvait (Billy Wilder et son épouse, Jack Nicholson ou Angelica Huston, …). Il aimait tellement le château Marmont qu’il lui consacra une série, “Nus Domestiques”, avec des modèles immortalisés dans sa chambre, sa cuisine et sa buanderie. : “qui contemplerait des salles vides ? J’y ai donc mis des femmes nues !” déclarait-il ingénument.
Le sexe, le luxe et la transgression sont les piliers de ce photographe né dans la haute-bourgeoisie juive de Berlin, étudiant la photographie à seize ans, fuyant son pays pour échapper aux nazis, survivant en menant une existence de gigolo à Singapour, croupissant dans les camps de réfugiés et les casernes en Australie, avant de photographier des mariages à la fin de la guerre.
Helmut Newton, souvent présenté comme l’un des plus grands photographes de la deuxième moitié du XXe siècle, ne fait pas partie de mes photographes préférés, de loin. Si j’aime son travail pendant la période des années 60/70, l’âge d’or de la photographie de mode , je n’apprécie pas les clichés hyper sexualisés dont il va peu à peu faire son fonds de commerce dans les deux décennies qui vont suivre, recourant trop souvent aux codes sado-maso, aux poses provocatrices et aux ambiances glauques pour, proclame-t-il, affirmer la supériorité de la femme. Pis, je trouve qu’à certaines occasions la lumière qui sculpte le corps athlétique des femmes dans une ambiance guerrière renvoie au culte du corps glorifié par Leni Riefenstahl, ce qui parait incongru quand on sait qu’Helmut Newton perdit une partie de sa famille et des amis sous les coups des Nazis.
En revanche, je trouve la photo , “June, rue Aubriot”, éblouissante. June Browne (1923 – 2021) est la femme de Newton, sa muse et sa meilleure amie. Modèle et actrice de théâtre australienne, elle épouse un Helmut sans le sou en 1948, fait le sacrifice de sa carrière pour l’inciter à s’installer à Londres puis à Paris à la fin des années 50. Elle est drôle, cultivée, enjouée, chante divinement et possède un goût artistique très sûr qui lui permettra d’accompagner son mari au moment des choix cruciaux de sa carrière naissante. D’ailleurs, elle deviendra elle-même photographe sous le nom d’Alice Springs et se spécialisera dans les portraits.
Revenons à la rue Aubriot, sise dans le Marais de Paris. Depuis 1961, Helmut travaille régulièrement pour Vogue France où il a développé un style qui correspond à l’air du temps : l’expression d’une nouvelle image féminine, une femme affranchie, désinhibée et maîtresse de son désir même si elle s’exprime dans la réalité de tous les jours (Newton travaillait peu en studio, préférant le décor vivant pour aller vite). Caractéristiques que l’on retrouve dans cette photo prise à l’issue d’un dîner en tête à tête. La cigarette qui éclaire le visage de June, la lampe sur le galbe de sa poitrine dénudée, le drapé de sa robe donnent une puissance érotique à une élégance sereinement affirmée … dans la cuisine de leur appartement.
Jai trouvé une analyse de cette photo dans le livre de José Alvarez, ami du couple , “Helmut & June, portraits croisés” (2020) : “au premier plan les reliefs d’un repas inachevé traduisent le quotidien. Le désir mutel se ravive à travers la photographie : un langage commun, sensuel, passionnel, le sel de leur vie. Et tout, de leur amour, de leur lien étrange, de son génie à lui, de son rôle fondateur à elle, se dit aussi dans cette photographie emblématique de leur couple à tous égards.”
Quand les liens avec June se distendront, Helmut poursuivra sa carrière en solo, allant plus loin dans la provocation, mettant en avant une chair sexuée sous une lumière froide, repoussant les limites pour choquer le bourgeois. Ses défenseurs prétendront qu’il était fasciné par la décadence créative de la République de Weimar. L’élégance de la rue Aubriot s’était depuis longtemps envolée.