“Lacombe Lucien” de Louis Malle (1974)

Dès les premières minutes du film, il y a cette séquence où le jeune Lucien avale les côtes et les descentes d’une route perdue de la campagne lotoise, au rythme de “Minor Swing” et des couinements d’une bicyclette qui grince. Du grand art. Le jeune Lucien n’a pas de temps à perdre dans le chaos de l’occupation, il lui faut saisir toutes les occasions qui se présentent. Si l’instituteur du maquis se pose des questions sur son engagement, un service d’auxiliaires français de la police allemande sera plus prompt à l’entraîner dans son sillage.

Dans son concept de la “banalité du mal“, Hannah Arendt décrit le profil de ces êtres qui agissent dans le camp du mal avec une absence de pensée, de jugement moral, guidé par l’appât du gain, un droit de vie ou de mort sur les autres, une vie facile. Quand il bifurque du côté de la collaboration, Lucien rencontre un monde interlope qui le fascine … et qui s’intéresse à lui. Il découvre au contact de malfrats et de revanchards un pouvoir qui lui permet toutes les transgressions, de s’affranchir des lois et des codes sociaux. Comme l’explique Pierre Bayard dans son livre “Aurais-je été résistant ou bourreau ?” (2013 – chroniqué également ce mois-ci) : “ce que montre le film est la prévalence des déterminations psychologiques sur les êtres humains, dès lors que les déterminations politiques sont inexistantes“. Lucien ne comprend rien à ce qui se passe autour de lui, il n’est guidé que par ses pulsions, un goût pour la violence, la recherche d’un père de remplacement et la pulsion du désir. Louis Malle (1932 – 1995) dessine ainsi le personnage dans son scénario : “un instinctif, un sauvage, connaissant la loi de la nature plus que la loi des hommes”.

Louis Malle avait collaboré avec Roger Nimier pour le scénario d’un “Ascenseur pour l’échafaud” (1958) et avait lu son roman “les épées” (1948) qui décrivait une dérive individuelle de la résistance vers les rangs de la milice. Il avait également lu un livre de Jean Genet, “Pompes funèbres” (1947), et retenu une phrase : “J’eus le bonheur délicat de voir la France terrorisée par des gosses de seize à vingt ans”. Sur la suggestion de sa compagne, Alexandra Stewart, il se rapproche de Patrick Modiano qui restitue de manière singulière l’époque trouble de l’occupation dans ses premiers romans ( “la place de l’étoile” (1968), “la ronde de nuit” (1969), “Les boulevards de ceinture” (1972)). Malle et Modiano ont tous deux du mal à croire au mythe de la France résistante, imposé après la guerre et sérieusement ébréché par le documentaire de Marcel Ophüls, “le chagrin et la pitié” (1969), distribué par la maison de production de Louis Malle, puis par le livre de l’historien américain Robert Paxton, “la France de Vichy” (1972). Dans “Lacombe Lucien”, ils confrontent les français à un passé qui a du mal à passer : “Les trompe-l’oeil de la morale, les volte-face du destin, les courts-circuits des événements qui fournissent des héros inconfortables et des salauds incongrus : c’est dans ce vivier du contre-pied et de l’ambiguïté” qu’ils sentent leur sujet, écrit Pierre Billard dans sa magistrale biographie “Louis Malle, le rebelle solitaire” (2003).

Lucien sera joué à l’écran par un acteur non-professionnel, Pierre Blaise, bûcheron, tailleur de peuplier, qui a quitté l’école très tôt et n’est jamais allé au cinéma de sa vie. Sa performance sera exceptionnelle.

Lacombe Lucien” est un film important dans l’histoire du cinéma français, multiprimé à l’international et descendu par de nombreux critiques français, qu’ils soient gaullistes ou de gauche.
Louis Malle, héritier d’une famille de grands industriels et classé par certains “dandy de droite”, n’avait pas “la carte”. Blessé par une campagne de presse qui l’accuse de promouvoir une “mode rétro” complaisante avec l’occupation et de trouver des excuses aux collaborateurs, il s’exilera un temps aux Etats-Unis avant de revenir pour mettre tout le monde d’accord avec son film-testament, “Au revoir les enfants” (1987).