
Ne cherchez pas cette belle entrée sur cour si vous passez rue du Dragon à Paris, elle a disparu.
La rue du Dragon, située dans le 6ème arrondissement et autrefois dénommée “rue du Sépulcre” avant que ses habitants ne la rebaptise en 1808, tirait son nom de la sculpture que l’on aperçoit au dessus de la fenêtre surmontant l’entrée. Le bâtiment avait été construit dans la première moitié du XVIIIème par l’architecte Pierre Vigné de Vigny (1690-1772) pour le financier Antoine Crozat (1655-1738) sur l’emplacement d’un manège d’équitation. La figure de Dragon qui orne la clé d’arc servant de souche au balcon du portail est l’oeuvre du sculpteur Paul-Ambroise Slodtz (1702-1758).
La cour du Dragon, que l’on devine dans la ligne de fuite, était réputée pour ses ferronniers et ses serruriers. En 1830, les émeutiers des “Trois glorieuses” vinrent s’approvisionner auprès des artisans en barres de fer et autres piques. Elle sera démolie en 1925 en dépit d’un classement aux Monuments Historiques quatre ans plus tôt. La sculpture du Dragon fut préservée et déposée au Louvre. Une copie, un peu pâlotte, s’affiche toujours sur la façade du 50 de la rue de Rennes.
Volatilisés la façade rococo de l’immeuble de Vigné de Vigny, la cour pavée et son filet d’eau, les ateliers et leurs verrières, la brasserie et sa grille aux fers forgés. Ne subsiste que le cliché sépia pris par Eugène Atget (1857-1927). Atget qui ne pensait alors qu’à procurer aux peintres et aux dessinateurs des aide-mémoires de vues pittoresques de Paris. N’avait-il pas apposé une plaque “Documents pour Artistes” au-dessus de sa porte ? Il dédaignait à dessein les démolitions entreprises sous l’égide du baron Haussmann ou les réalisations trop modernes comme la toute jeune Tour Eiffel ou le métropolitain. Ce qui lui importait ? Les hôtels et les demeures historiques des V et VIèmes arrondissements de Paris, les fontaines et les vieilles rues en sursis, les devantures de café et les fortifications. Parfois l’on apercevait sur l’un de ses clichés un quidam avec son canotier prenant la pose ou des nourrices surveillant leur progéniture autour d’un bassin.
Dès l’aurore, Atget part en quête de la bonne lumière et du pittoresque, chargé d’une gros appareil à soufflet 18×24 et d’un lourd trépied en bois. Puis il développe dans son petit appartement ses plaques et tire ses clichés sur un papier citrate viré à l’or, ce qui leur donne comme ici un ton brun chaud mais aussi un caractère réaliste. Car il ne s’agit pas de jouer à l’artiste comme ses confrères “Pictorialistes” qui ambitionnent de rivaliser avec les peintres de leur époque, mais de “faire vrai” pour répondre à la demande de ses clients.
A la fin de sa vie, Atget est convaincu qu’avec ses photographies alimentaires il a documenté pour la postérité un monde disparu. Il entreprend des démarches pour léguer à des collections publiques. son travail d’imagier du Vieux Paris. Sans grand succès. C’est finalement une américaine, Berenice Abbott, qui achètera les plaques et les tirages d’Atget avant de les céder au MoMa de New-York.
