“Le Tchékiste” de Vladimir Zazoubrine (1923)

Les pattes d’acier des camions martelèrent le sol de la cour. L’immeuble tout entier en trembla. Au deuxième étage, sur le bureau de Sroubov, les couvercles de cuivre des encriers vibrèrent. Sroubov pâlit. Les membres du Collège et l’enquêteur allumèrent hâtivement des cigarettes. Chacun son petit rideau de fumée et les yeux rivés au sol. Dans la cave, le père Vassili leva son crucifix pectoral au-dessus de sa tête. “Frères et soeurs, prions à notre dernière heure.” Soutane vert foncé, gros ventre affaissé, crâne chauve et rond, telle une hostie moisie. Il se placa dans un coin. Des ombres noires glissèrent des châlits avec des bruits feutrés et se prosternèrent sur le sol en gémissant. A un autre coin de la cellule râlait le lieutenant Snejnitski, le visage tout bleu. L’enseigne Skatchkov l’étranglait avec ses bretelles dont il avait fait un noeud coulant. Il se hâtait, de peur d’être découvert. Son large dos tourné vers la porte, il serrait la tête de Snejnitski entre ses genoux et tirait. Quant à lui, il s’était préparé un tesson de bouteille. Cependant les camions pétaradaient dans la cour. Et chacun, dans cet immeuble de deux étages, savait qu’ils étaient là pour emmener les cadavres.

Cette introduction glaçante du “Tchékiste” nous plonge dans les rouages de la machine totalitaire, mangeuse d’hommes qu’elle exécute à la chaîne et fait disparaître dans des fosses communes dissimulées au fond des forêts. Son auteur, Vladimir Zazoubrine, l’écrit en 1923, six ans après le coup d’état militaire d’ Octobre 1917. Ecrivain sibérien né en 1895, il fut l’ardent avocat de la terreur révolutionnaire décrétée par Lénine, réclamant en 1918 qu’ “il est indispensable d’appliquer une terreur de masse sans pitié contre les koulaks, les popes et les gardes blancs“. Une terreur de masse dont se charge la Tchéka, police politique créée par les bolchéviks pour se maintenir au pouvoir et dont la mission est d’anéantir les adversaires de la révolution russe. Zazoubrine décrit de l’intérieur le fonctionnement de cet “abattoir sanglant” : “l’exécution secrète, dans une cave, sans aucun élément de spectacle, sans l’annonce du verdict, la mort soudaine, produit sur les ennemis un effet accablant. C’est une machine énorme, impitoyable, omnisciente qui happe soudain ses victimes et les absorbe dans son hachoir. Après l’exécution, on ignore la date exacte de leur mort, il n’y a ni dernières paroles, ni cadavre, ni même une tombe. Il n’y a que le vide. L’ennemi a été entièrement détruit“.

Jugé trop “naturaliste”, “le Tchékiste” est rejeté par la revue qui devait le publier et son auteur progressivement marginalisé au sein du monde des lettres soviétiques. Arrêté sans jugement, il disparait en 1937, victime des “Grandes Purges” staliniennes orchestrées par le NKVD, l’héritier de la Tchéka. Son manuscrit sera retrouvé et publié en 1989.

Le grand historien français, François Furet, écrivait dans son livre d’entretien avec Ernst Nolte (“Fascisme et Communisme“, 1998) : “Prophète de l’émancipation des hommes, le communisme bénéficie jusque dans sa faillite politique et morale de la douceur de ses intentions”. Nul doute que le récit implacable de Zazoubrine en aurait décillé plus d’un s’il n’avait été effacé à peine rédigé.

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