“Les transportés du KwaNdebele” de David Goldblatt (1984)

J’ai découvert le photographe sud-africain David Goldblatt (1930-2018) lors d’une exposition que le centre Georges Pompidou lui consacra quelques semaines avant sa disparition.

David Goldblatt accordait une grande importance aux légendes de ses photos. Sous celle-ci, il indiquait : “21 heures, voyage retour : car Marabastad-Waterval. Pour la plupart des passagers, le cycle recommencera demain entre 2 et 3 heures du matin.”

Dans le catalogue de l’exposition, il apportait les précisions suivantes : “la politique d’apartheid imposait aux sud-africains noirs d’être confinés dans des bantoustans tribaux. L’application impitoyable de cette politique provoqua la “migration” dans ces homelands de millions de sud-africains noirs, contre leur gré pour la plupart. Les moyens employés consistèrent à restreindre sévèrement l’accès des noirs aux zones urbaines et rurales de l’Afrique du Sud “blanche” qui représentaient 87% du pays (…) Les habitants du KwaNdebele faisaient la navette entre ce bantoustan et Pretoria grâce à un réseau fortement subventionné de cars. Certains avaient chaque jour jusqu’à huit heures de trajet, en partant à 2 h 45 du matin pour revenir à 22 heures.”

David Goldblatt est identifié comme l’un des photographes emblématiques du style “documentaire” qui veut représenter la réalité de la manière la plus objective possible. Mais cette photo va pour moi au-delà de cette représentation. La lumière qui tombe des plafonniers, les nuques ployées et les regards vides, le buste renversé du passager manifestement épuisé nous permettent d’imaginer l’émotion de Goldblatt quand il a saisi cet instant et de compatir avec lui.

David Goldblatt a photographié la société sud-africaine de son époque, la classe moyenne blanche, des mineurs, les fermiers “afrikaners” et les bergers noirs du “veld”, ces larges espaces de l’Afrique du Sud, le township de Soweto. Il se définissait, dans un article du “Monde” paru après sa disparition (27 juin 2018), comme “un critique social autoproclamé et sans permis“. Avant d’ajouter : “L’Afrique du Sud coule dans mon sang. Elle me dérange, m’irrite, m’inquiète.”