« Les zones grises » d’Alexandra Saemmer (2025)

L’expulsion d’Allemands de Brno en 1945

Dans « Les disparus » (2006), Daniel Mendelsohn relate l’enquête qu’il a menée pour retrouver la trace d’une partie de sa famille tuée par les Nazis en 1941 et s’interroge sur l’aide apportée par son père réfugié alors en Amérique. Un récit haletant, construit comme un thriller et couronné par un succès mondial. Les historiens parlent d’ « égo-histoire » ou de « micro-histoire » pour qualifier un courant qui s’attache à analyser l’impact de la Grande Histoire sur des vies ordinaires, sur la cellule familiale. Quelques années plus tard, Ivan Jablonka développe une analyse similaire avec l’ « Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus » (2012) en reconstruisant le parcours de ses grands-parents paternels, depuis leur shtetl polonais, leur émancipation communiste, leur émigration dans le Belleville d’avant-guerre et leur assassinat à Auschwitz. L’approche est plus littéraire, interdisciplinaire quand elle mêle les techniques d’enquête policière à l’histoire ou la sociologie. Et Jablonka de recommander : « Chercheur, n’ai pas peur de ta blessure. Ecris le livre de ta vie, celui qui t’aidera à comprendre qui tu es ». Un message reçu cinq sur cinq par une universitaire française, Alexandra Saemmer.

Elle entreprend de raconter l’histoire de ses grands-parents sudètes, représentative à ses yeux de celle des 12 millions d’Allemands expulsés, après la Seconde Guerre Mondiale, des territoires qui sont aujourd’hui la Tchéquie, la Slovaquie, la Pologne et la Roumanie. Première difficulté, s’attacher au sort des « perdants de l’Histoire, ne méritant même pas l’attention horrifiée que l’on prête aux bourreaux ». Car si trois millions de Sudètes ont été dépossédés et poussés dehors à l’issue de la guerre par des Tchécoslovaques revanchards, il est impossible de comparer leur tragédie à celle des juifs exterminés de manière industrielle par les Nazis. D’ailleurs, n’ont-ils pas été volontaires dans leur grande majorité pour rejoindre le Reich allemand ? Une responsabilité collective qu’Alexandra Saemmer n’évacue pas. Mais sa quête est ailleurs : « j’ai, tôt dans ma vie, développé une curiosité pour les destins en clair-obscur. Les zones d’ombre qui pèsent sur l’histoire de ma famille sudète sont celles de la culpabilité des suiveurs ; mais elles sont également celles de la honte des soldats chair à canon, des femmes violées sur les terres brûlées de la guerre, des migrants à qui on reproche d’avoir « bien cherché » leur malheur. »

Elle comble les manques, s’attaque aux légendes familiales, soulève les non-dits honteux, les petites trahisons et les vérités refoulées. Son grand-père a-t-il été nazi ? Pourquoi sa mère s’enferme-t-elle dans le silence à l’opposé de sa sœur jamais avare d’explications et qui a pris ses distances ? Qu’est devenu leur frère ? Et c’est à l’aide du passé que l’auteur répare sa mémoire trouée, parvient à comprendre qui elle est.

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