“Mémoires” de Roland Garros

Je suis tombé par hasard sur les “Mémoires” de Roland Garros (1888 – 1918) et ce fut un bonheur de lecture total.

Né à la Réunion, le jeune Roland est envoyé en métropole pour suivre des études “sérieuses”, ce qui signifie pour son père, droit ou médecine. Hélas, le jeune garçon, sportif accompli, ne répondra pas aux attentes paternelles et sortira diplômé d’HEC. A l’époque, ce n’est pas vraiment un gage de sérieux. Sommé de faire ses preuves, il se lance dans une activité naissante, la distribution d’automobiles. Il gagne rapidement l’argent nécessaire pour prendre des cours de pilotage et décrocher en 1910 son brevet de pilote, le numéro 147 …

Commence alors une existence de “fou volant” haute en péripéties. Son premier avion, une “Demoiselle Santos-Dumont”, manque de s’écraser sur le château de Versailles. Il prend mille risques lors d’une tournée aux Etats-Unis, puis au Mexique et à Cuba. Sa popularité grandit encore quand il s’engage au départ du Paris-Madrid mais son “Blériot” finit au fond d’un torrent. Premier record d’altitude à Cancale en 1911 : 3910 mètres. Le 23 septembre 1913, il va pour la première fois traverser la Méditerranée. Inutile de préciser qu’il n’y a aucun navire pour le secourir sur le trajet. Quand il survole la Corse, il réalise que l’île est surtout hérissée de montagnes rendant un atterrissage impossible … C’est alors qu’il voit une pièce se détacher de son appareil …

Incroyable époque où de jeunes gens aventureux s’affranchissaient des limites terrestres à bord d’engins bricolés. Encore quelques années et d’autres partiront à l’assaut de l’Everest en veste de tweed …

Mais les “Mémoires” de Roland Garros ne constituent pas seulement un récit palpitant. Leur auteur est aussi un styliste. Jugez plutôt :

“Je contemplais pour la première fois le spectacle éblouissant de la mer de nuages. Au-dessus, un ciel bleu d’une pureté idéale. A ma gauche, un soleil comme on n’en peut voir de la terre, car elle est toujours enveloppée de vapeurs imperceptibles qui tamisent les rayons lumineux, les décomposent ou les ternissent. Là-haut c’était de la lumière vierge dans de l’air vierge. C’était une volupté de voir et de respirer… Je glissais sur les flots figés d’un océan d’argent. En descendant plus près, cette mer prenait du relief et se transformait en paysages étranges, chaos de rochers, de grottes, de vallées, de précipices. Mes ailes écrêtaient des pics vertigineux, surplanaient des abîmes inondés de blancheur … Dans ma tête, c’était un rêve qui se déroulait. Le souvenir de la vie ordinaire flottait loin et flou.”

Le lieutenant Roland Garros combattit au sein de la célèbre “escadrille des cigognes” pendant la première guerre mondiale. C’est aux commandes d’un biplan SPAD qu’il disparut le 5 Octobre 1918, dans un combat aérien livré au-dessus des Ardennes.