
“J’ai déjà vécu un demi-siècle et pourtant je n’ai pas le sentiment de vieillir” constate Erroll Flynn quand il apporte la dernière touche à ses “Mémoires”, quelques semaines avant de succomber à une crise cardiaque à l’âge de 50 ans. Un constat peu lucide car depuis longtemps il se suicidait à petit feu, à la vodka principalement. “On aimait mon personnage, le boute-en-train d’Hollywood, le joyeux luron, le play-boy, nageant dans le luxe, adroit avec les femmes, le monde à ses pieds, le coup de poing facile, et jamais à court de bons mots” écrivait-il, convaincu qu’il avait raté sa vie, sa vocation d’écrivain et sa passion pour le théâtre. Les studios l’avaient exploité et ses épouses dépouillé. Il connaissait à peine ses enfants et conservait difficilement ses amis. Comment le sémillant Capitaine Blood, le flamboyant général Custer, le lancier de la brigade légère avait-il pu laisser ses rêves se briser ? La réponse est dans la première partie de ses Mémoires qui relate ses aventures en Nouvelle-Guinée.
Né en 1909 à Hobart en Tasmanie, coincé entre un père, paléontologue renommé, qui s’isole dans ses recherches et une mère autoritaire, le jeune Erroll fuit comme la peste l’école et toute entrave à sa liberté. Le sport et la mer sont les seuls domaines qui lui permettent de s’accomplir. A 17 ans, il s’enfuie en Nouvelle-Guinée où pendant six ans il va survivre au prix de combines, de compromissions, de filouteries et surtout d’aventures diverses et inattendues. Il est tour à tour inspecteur pour le gouvernement, trafiquant, producteur de tabac, planteur, prospecteur d’or, foreur de puits et caboteur. Castreur d’agneau à pleines dents (“daguer” le “hogget” pour les spécialistes) est sans doute l’expérience la plus insolite. Durant ses années exaltantes d’apprentissage, il connait la réussite, parfois, les échecs, souvent. Quand il se retrouve sans le sou, il garde la tête haute : “quand on est fauché, soigner la façade.” Il dépouille alors sa maîtresse de ses bijoux ou manipule les combats de coq pour se refaire. Il est accusé du meurtre d’un indigène et échappe de justesse à la prison. Menteur, séducteur, toujours sans vergogne, il aurait fini percé de flèches par des indigènes ou abattu par un mari trompé s’il ne s’était embarqué pour l’Angleterre. En chemin, il sera plumé à Macao, s’engagera pour défendre Shanghai contre les japonais avant de déserter rapidement, manquera de mourir poignardé par un pousse indien et connaîtra la prison en Somalie Française. Il visitera consciencieusement tous les bordels locaux. Il ne sait pas encore qu’il a vécu les meilleures années de sa vie. Il vient d’avoir 24 ans quand il arrive à Londres.
En Angleterre, ses débuts au théâtre sont laborieux mais sa passion pour Shakespeare (qu’il a découvert lors de ses veillées dans la jungle de Nouvelle-Guinée) et un culot incroyable lui permettent d’être remarqué. A peine un début de succès dans le West End et il est happé par l’Amérique, Hollywood et son broyeur d’ego. La suite, nous la connaissons. Tout d’abord, une ascension avec Michael Curtiz, quelques chefs d’oeuvres avec Raoul Walsh, puis le début d’un long déclin alimenté par des négociations épouvantables avec Jack Warner, des inculpations pour viol et une ribambelle de films alimentaires afin de rassasier son ex-femme, Lili Damita. Un Errol Flynn polygame insatiable, amateur de tigresses aux noms évocateurs (Lupe Velez, Linda Christian …), joueur invétéré et buveur acharné.
A l’approche de la cinquantaine, il cherche encore un peu d’adrénaline dans des plongées sous-marines hasardeuses ou des atterrissages en catastrophes. Son visage bouffi n’abuse personne. Il fuit ses créanciers et une armée d’avocats pour trouver refuge en Jamaïque. La paix, il ne la trouve réellement qu’en mer, sur son bateau : “les seules véritables épouses que j’ai jamais eues ont été mes voiliers“.
Rien n’y fait, le sentiment d’avoir trop tôt tout accompli et trop longtemps beaucoup raté le taraude. Il reste hanté par “le fantôme de sa jeunesse” et maudit Hollywood : “parce qu’ un jour quelqu’un découvrit que, sabre au clair, j’avais une allure folle, le sabre me resta dans la main pendant vingt ans”.
