
Ce recueil de nouvelles a un charme incroyable, ne serait-ce que pour le panorama du New-York de 1900 qu’il nous offre.
Sortie grande gagnante de la Guerre de Sécession en 1865, New-York va connaître une croissance extraordinaire dans les trois décennies qui suivent et briller de mille feux. Wall-Street devient le centre financier du pays et attire les capitaux des fortunes européennes. Le métro aérien, l’essor du télégraphe, la construction du pont de Brooklyn et de Grand Central facilitent et accélèrent les échanges. Les “tycoons”, à l’instar d’un John Pierpont Morgan, John D. Rockfeller ou Andrew Carnegie, sont portés au pinacle. L’architecture néo-classique du Metropolitan Museum ou de l’université Columbia, “l’Acropole de l’Amérique”, apportent un cachet culturel au triomphe du commerce. La 5th Avenue s’affiche comme la vitrine de cette réussite, avec ses manoirs, ses palais et même un château gothique, propriété des Vanderbilt et inspiré d’un modèle français du XVème siècle. Pour échapper quelques heures à ce qu’ O.Henry (1862-1910) catalogue comme “la grande cité du tohu-bohu, du clinquant et du tape-à-l’oeil”, Central Park propose le calme de ses allées arborées, ses fontaines et ses barques.
C’est dans ce maelstrom urbain que les personnages de “New-York Tic Tac” naviguent ou dérivent, tous mus par un formidable besoin d’ascension sociale : les vendeuses des premiers grands magasins de Mid-Town rêvent de rencontrer un homme fortuné débarqué du Klondike, les ambitieux désargentés s’endimanchent pour aller dîner à Broadway et laissent accroire qu’ils appartiennent à ” l’élite des cultivateurs de jouissance et des dispensateurs de largesses“. Les moins scrupuleux montent des combines et les coeurs sensibles tombent dans le piège d’“une crise d’agitation romanesque et d’épilepsie cupidonesque“. New-York ne pardonne pas grand chose à ceux qui trébuchent et seule la providence peut changer la donne.
Rappelons-nous qu’ O.Henry écrit ses nouvelles pour des journaux américains : il lui faut non seulement divertir, ce qu’il parvient sans peine à réussir tant son humour et son sens de la chute font merveille, mais aussi préserver le “rêve américain”. C’est la raison pour laquelle les aspects les plus sombres du New-York de l’époque sont évoqués sans s’appesantir. Ainsi le mendiant du square trouve un bon samaritain pour l’emmener au restaurant et une jeune femme désargentée parvient à offrir un cadeau à son mari en vendant sa chevelure. Mais pour autant, il ne travestit rien. Avant de s’établir à New-York comme écrivain à partir de 1901, O.Henry avait roulé sa bosse. Pharmacien, journaliste, employé de banque. Il avait même tâté de la prison pendant trois années. Un parcours qui lui permet d’aborder tous les sujets et de peindre tous les milieux avec un réalisme qui n’est pas sans rappeler celui d’un nouvelliste que nous connaissons mieux, celui de Maupassant : “Affalé sur la chaise, le jeune locataire laissait toutes ces pensées voltiger dans son esprit à leur guise, tandis que s’infiltraient par tous les pores de la pièce des bruits et des odeurs de “meublé”. Un rire aigu, nerveux, vulgaire, retentit dans une chambre voisine. Ailleurs grondait une voix querelleuse; à gauche on entendait rouler les dés sur une table; à droite une maman chantait doucement une berceuse; derrière, quelqu’un pleurait sourdement; et au-dessus, des doigts professionnels pinçaient allègrement les cordes d’un banjo. Cà et là des portes claquaient; toutes les trois minutes on entendait le rugissement du métro aérien qui passait sous les fenêtres; dans la cour un chat miaulait désespérément. Et le jeune homme humait en même temps l’haleine rance et âcre de la maison, une sorte d’effluve glacé, qui semblait sortir d’une oubliette, et se mêlait à l’odeur écoeurante du linoléum, aux exhalaisons d’un antre gorgé de moisissure et de pourriture”.