Le jeune Luiz Bonfa (1922 – 2001) n’a qu’une douzaine d’années quand il prend régulièrement le train pour aller de Santa Cruz à Rio. Les deux heures passent rapidement car elles lui permettent de réviser les exercices de guitare classique donnés par Isaias Savio, le grand guitariste uruguayen. Et puis ces leçons, Luiz les a réclamées à son père. Ce dernier, guitariste amateur, lui a mis le marché en main quand son fils lui a dit qu’il voulait apprendre à jouer lui aussi : “d’accord, tu vas voir un enseignant de l’école de musique locale et si dans trois mois tu n’as pas progressé, j’arrête tout”. Trois mois après, Luiz a dépassé les espérances paternelles et suggéré un enseignant plus capé …
Si Savio lui inculque les bases d’une bonne technique musicale classique, le jeune Bonfa ne pense qu’à la musique populaire brésilienne. Ce n’est pas un problème : il fera la synthèse. Peu après, il écoute attentivement “In the Mood” de Glenn Miller, décortique chaque partie du Big Band. Et tout se met en place : il jouera la mélodie et l’accompagnement, soit le soutien harmonique et le soutien rythmique, les trois ensemble … Lorsqu’il interviendra en 1963 dans le “Perry Como Show”, Luiz décomposera cette approche et nous donnera l’occasion d’admirer des doigts interminables au service d’une technique incomparable (Brazilian Guitarist Luiz Bonfá With Perry Como (youtube.com))
Luiz Bonfa est un guitariste à part : sa virtuosité, sa capacité à changer plusieurs fois d’ambiance et de rythme dans un seul morceau , d’enchaîner pizzicati et effets percussifs lui ont valu le surnom de “magicien”. Son inspiration, il la puise à plusieurs sources : chez Garoto, un guitariste brésilien à l’existence éphémère qui a popularisé le Choro, chez le grand compositeur brésilien classique Villa-Lobos, chez Debussy et Rachmaninov.
En 1957, il fait partie d’une tournée dans une soixantaine de villes américaines. Le succès international vient avec “Orfeu Negro”, le film de Marcel Camus qui triomphe à Cannes en 1959 et remporte l’oscar du film étranger. Les chansons du film ont été composées par Antonio Carlos Jobim, Vinicius de Moraes et Luiz Bonfa : elles vont devenir des standards de la Bossa Nova, une vague bientôt planétaire …
Pour moi, c’est là que l’on perd peu à peu Luiz Bonfa. Il habite New-York, il enchaîne les concerts dans le monde entier, compose des titres à la chaîne, des musiques de film. Sa discographie devient imposante, souvent redondante. Il enregistre un Hit Mondial avec Stan Getz, “Jazz Samba Encore” (1962), mais c’est surtout Getz que j’entends. Sa seconde femme, Maria Toledo, chante avec lui et le résultat est loin d’égaler le tandem Astrud/Joao Gilberto. Quincy Jones, George Benson, Frank Sinatra font appel à lui. En 1971, il est surmené et jette l’éponge. Il rentre au Brésil. Il va désormais approfondir ce qu’il appelle la musique “descriptive-romantique” et … s’adonner à la pêche, sa seconde passion.
Dans une interview donnée au spécialiste de la guitare Brian Hodel, il confesse : “It’s important to take it easy. It doesn’t mean being lazy, just maintaining a healthy pace so you don’t go crazy”.
Une philosophie que je retrouve dans “Pernambuco”, du nom d’un état de la région du Nordeste. En moins de deux minutes, Bonfa raconte une histoire, peut-être celle d’une vie, avec ses hauts et ses bas, ses accélérations et ses moments suspendus, tout en restant dans une dominante “easy”. Du grand art.
Vous trouverez ci-dessous une sélection de onze titres de Luiz Bonfa (principalement en solo) à écouter au bord de la piscine ou sur la plage, avec une Caïpirinha.
PS : j’ai trouvé sur Tik Tok une version remarquable de Pernambuco interprétée par deux jeunes américains, thebygonesband (Pernambuco by Luiz Bonfa from his Solo in Rio 1959 album TikTok)