“Retour” de Hal Ashby (1978)

J’ai déjà écrit tout le bien que je pensais de Hal Ashby (1929 – 1988) en chroniquant “Bound For Glory” en Juin dernier. “Retour” est une autre réussite de ce cinéaste, réalisé au sortir de la guerre du Vietnam. Dans un pays traumatisé par la défaite de ses boys et les images peu glorieuses des hélicoptères évacuant en catastrophe les plus chanceux depuis le toit de l’ambassade américaine à Saïgon, Hollywood entreprend un premier examen de conscience. “Voyage au bout de l’enfer” (1978) de Michael Cimino et “Apocalypse Now” de Francis Ford Coppola (1979) participeront avec “Retour” à la première vague d’introspection.

L’angle choisi par Hal Ashby est la réintégration des blessés et l’impréparation de l’armée américaine pour faciliter leur retour à la vie civile. Le même sujet avait été abordé par Fred Zinnemann en 1950 dans un formidable film, “C’étaient des hommes“, avec un scénario de Carl Foreman et un jeune acteur qui débutait, Marlon Brando. Le film n’était resté à l’affiche que quelques semaines car il détonnait : les anciens combattants et leur famille considéraient à juste titre avoir défendu la liberté contre le nazisme et ses alliés et leur pays s’engageait dans un combat présenté comme tout aussi essentiel en Corée. L’heure n’était pas à la remise en cause de la notion de “sacrifice”.

Le contexte est tout différent à la fin de la guerre du Vietnam en 1975. Les Etats-Unis sont défaits par une armée populaire communiste et les GI de retour au pays ne sont pas accueillis comme des héros. Au contraire, ils sont suspectés des pires atrocités par une partie de la population (la plus jeune), l’autre s’interrogeant sur comment leur pays a pu sombrer en dépit des moyens humains et matériels engagés. L’Amérique s’est enlisée dans le “merdier” vietnamien et s’interroge dorénavant sur sa place dans le monde …

Le film débute très intelligemment avec un échange entre blessés sur les raisons de leur engagement. Le constat est unanime : ils sont partis car ils étaient appelés comme leurs amis, qu’ils aimaient leur pays et qu’ils pensaient combattre “du bon côté”. Ils sont revenus infirmes et convaincus d’avoir été sacrifiés en vain. Toutes les blessures ne sont pas uniquement physiques et le film aborde aussi la question de la prise en charge des traumatisés psychiques. Le trouble de “stress post-traumatique” ne sera reconnu qu’en 1980.

J’aime beaucoup “Retour” et pour moi, 45 années après ma première vision, il reste un grand film. Tout d’abord, il ne sombre jamais dans le manichéisme avec un scénario qui traite plusieurs problèmes sensibles : l’infidélité d’une femme dont le mari, officier dans les marines, est parti combattre, la désespérance des vétérans infirmes et leur prise en charge calamiteuse par l’armée, le patriarcat dans une société américaine qui résiste au besoin d’émancipation des femmes, la révolution sexuelle et les comportements machistes. Hal Ashby, cinéaste emblématique de la contre-culture américaine des années 70, reste subtil, privilégiant la nuance et ne tombant jamais dans le panneau du film catéchisant.

Le film est porté par deux acteurs exceptionnels. Jane Fonda trouve un rôle lui permettant d’incarner les deux causes qu’elle embrasse depuis plusieurs années, le féminisme et la condamnation de la guerre. Jon Voight, bien qu’opposant à la guerre du Vietnam dès la première heure, n’était pas certain qu’ United Artists le choisirait pour jouer le rôle du vétéran paraplégique. Il a passé des semaines à rencontrer des anciens combattants, le plus souvent dans les hôpitaux où ils étaient soignés. Hal Ashby le laissera improviser. Jane Fonda et Jon Voight recevront chacun un Oscar en 1979.

Retour” est enfin l’un des derniers épisodes de ce que l’on a appelé le “Nouvel Hollywood”, mouvement cinématographique américain qui débuta à la fin des années 60 et prit fin une dizaine d’années plus tard. Ce fut une grande bouffée d’oxygène, avec la remise en cause du pouvoir des studios, la créativité et l’indépendance d’une génération de réalisateurs (Robert Altman, Arthur Penn, John Cassavetes, …), la possibilité d’aborder de front et de manière concrète les problèmes sociaux (“Easy Rider”, “L’ Epouvantail”, “La Balade Sauvage”, “Serpico”, …) ou de réviser le crédo historique (“Little Big Man”, “M.A.S.H.”, …), sans oublier de parler de sexe (“Le Lauréat”, “Klute”, …). J’ai adoré découvrir ces films. Puis “Star War” a contre-attaqué et le rouleau compresseur des blockbusters est arrivé …

PS : “Retour” est habité par quelques unes des meilleurs chansons de la fin des années 60 … la sélection est géniale … jugez-en !