“S’agapo” de Renzo Biasion (1953)

“S’agapo : “je t’aime”, en grec. L’Armata Sagapo, “l’Armée je t’aime”, c’est ainsi que se désignaient eux-mêmes les soldats de l’armée envoyée par Mussolini à la conquête de la Grèce, afin de poursuivre, après celle de la Lybie et de l’Albanie, son grand rêve de gloire : reconstituer autour de la Méditerranée le règne de l’Empire romain. A l’origine, un mot employé maladroitement comme un sésame pour aborder les filles, et devenu le sobriquet dont les Grecs affublaient ces occupants qu’ils affectaient de ne pas prendre au sérieux et que, par comparaison avec les vainqueurs allemands, ils méprisaient plus qu’ils ne les craignaient – quand ils ne les plaignaient pas”.

Je reprends ici les premières lignes de l’Introduction rédigée par François Maspero pour “S’agapo”, le magnifique livre de Renzo Biasion (1914 – 1996) dont il assure la traduction. Renzo Biasion, peintre et graveur reconnu en Italie et au-delà, rédigea ce recueil de nouvelles à partir des souvenirs qu’il avait consignés pendant les années où il combattit sur les fronts d’Albanie et de Grèce. Mais la guerre que nous conte Biasion n’est pas un récit épique. Les combats sont loin et c’est la chronique de l’ennui, de la faim et de la saleté, des petits chefs qui briment et des cuites entre bidasses, de la misère sexuelle et de la brutalité qui rôde. Quand l’amour ou la passion advient, la guerre se charge d’y mettre fin. Ce récit sans fard fait écho aux travaux de l’historien anglais Paul Fussell qui, dans son livre “A la guerre”, analysait comment la mobilisation de millions d’individus pendant la seconde guerre mondiale avait généré, au-delà des morts et des blessés au combat, des souffrances physiques et psychologiques chez les soldats comme chez les civils qu’ils avaient approchés.

Mais “S’agapo” n’est pas que ce triste rappel. C’est peut-être, avant tout et surtout, un splendide récit littéraire. Ce qui caractérise le style de Biasion, c’est son écriture “visuelle”, imprégnée des couleurs de l’univers méditerranéen et des contrastes violents de la lumière grecque.

“Le vent s’est levé. Ses rafales chaudes qui viennent de la mer répandent partout leur odeur de sel. Il fait tourner les grandes ailes blanches des moulins. Les sentiers de terre jaune, argileuse, sont couverts de poussière. Le vent pénètre parmi les agaves et soulève des nuages jaunes qui montent de la plaine vers la montagne. Nous attendons en vain la pluie qui nous libèrerait de cette chaleur. Mais le ciel est plus que jamais sans nuages. De temps en temps, un avion de reconnaissance le traverse en laissant une traînée blanche, comme la griffure d’une aiguille sur un morceau de verre”.

Son style élégant contrebalance le sordide du cantonnement, magnifie la nature aride et les passions sans lendemain, dévoile l’humanité du regard que Biasion pose sur ses compagnons d’infortune : “le dimanche, ils allaient à la messe puis allaient se baigner dans la mer, tout nus. Ou plutôt, comme disait le lieutenant en riant, avec un slip blanc symbolique, le reste du corps étant bronzé par le soleil. Durant la semaine, ils pestaient contre le travail épuisant, contre l’officier tatillon qui ne laissait rien passer, contre le sergent qui avait un sale caractère, mais, le dimanche, ils étaient gais et pieux.”