
En juin 1870, un jeune charpentier danois âgé de 21 ans, Jacob Augustus Riis (1849-1914), débarque à New-York. Les 40 dollars qu’il a en poche s’évanouissent rapidement et faute de trouver du travail, Jacob survit dans la rue. Il connait la faim et le froid des nuits glacées, la violence des gangs et la solitude des désespérés. Un soir, se jeter dans l’Hudson lui apparaît comme la seule issue possible. Il ne franchira pas le pas mais il n’oubliera jamais la souffrance endurée et l’indifférence des New-Yorkais.
Devenu, bien des années plus tard, “Police Reporter” au “New-York Tribune”, il est amené à retrouver les taudis du Lower East Side de Manhattan : les démunis sont encore plus nombreux et la pauvreté est toujours considérée comme un crime dans la ville plus riche au monde. Le magnat Vanderbilt n’a-t-il pas déclaré : “que les autres fassent ce que j’ai fait et ils n’auront jamais besoin de mendier.”
Les immigrants ne bénéficient d’aucune protection, sociale ou médicale. Les maladies (diphthérie, typhoïde, tuberculose …) prolifèrent dans les garnis infâmes de Rag Picker’s Row ou de Blind Man’s Alley. Les enfants, entre 5 et 14 ans, travaillent 12 heures par jour, 6 jours sur 7, à fabriquer des enveloppes, des cigares ou des fleurs artificielles. Pour un salaire de misère, est-il besoin de le préciser. Ils sont plusieurs milliers, orphelins ou abandonnés, à dormir la nuit dans un coin. La mairie, sous la coupe réglée des affairistes de l’organisation Tammany Hall, ne bouge pas d’un pouce. Tammany Hall qui a défait Henry George, un candidat à la mairie, le premier à porter sur la place publique le problème de la pauvreté que personne ne veut voir. Jacob Riis va reprendre le flambeau.
Grâce à l’invention du flash à magnésium, il est désormais en mesure de photographier là où la lumière accède difficilement, les arrières-cours et les lieux malfamés, les taudis sordides dans lesquels les 2/3 des habitants de Manhattan s’entassent. Alors sont figés sous l’éclair de la poudre enflammée des familles entassées dans des logis insalubres, des enfants au regard vide et laissés à eux-mêmes, des petits livreurs de journaux endormis dans un coin de Mulberry Street. En publiant en 1890 ces photographies dans un livre intitulé “How the Other Half Lives“, Jacob Riis lance la première campagne de presse sociale, le premier appel aux Indignés. La “ville haute” est confrontée visuellement aux lieux qu’elle évite consciencieusement. Et pourtant, rien ne se passe.
Un jeune fonctionnaire de la ville de New-York cherche à joindre Jacob Riis, passe chez lui mais ne l’y trouve pas. Il laisse sa carte avec quelques mots : “j’ai lu votre livre et je suis venu pour vous aider“. Son nom : Theodore Roosevelt. Devenu Président en 1901, il imposera les premières règles d’hygiène et de construction aux “marchands de sommeil” .