“The Thin Red Line” de Terrence Mallick (1998)

En 1998, deux films vont profondément modifier la représentation de la guerre au cinéma. “Saving Private Ryan” de Steven Spielberg marque les esprits en nous plongeant dans l’enfer d’Omaha Beach : des images désaturées, des effets sonores et des mouvements de caméra restituent de manière très réaliste le chaos sanglant du débarquement. Le cinéaste entend rendre hommage à son père, ancien combattant, et à l’ensemble des vétérans de la seconde guerre mondiale. Après le choc de l’ouverture, le film prend un ton plus académique. Il triomphe au box office et reçoit plusieurs oscars. Sorti quelques mois après le film de Spielberg, “The Thin Red Line” va connaître un succès commercial moins important tout en s’imposant auprès des critiques comme un film majeur. Son propos est différent, il est de saluer la beauté du monde confrontée à la nature sauvage des hommes.

Terrence Malick, le réalisateur, est alors considéré par Hollywood comme une énigme. S’il appartient à la génération des Spielberg, Scorcese, Kubrick et Coppola, il n’a réalisé que deux films dans sa carrière, “Badlands” (1973) et “Days of Heaven” (1978), considérés comme deux chefs-d’oeuvre pour leur beauté visuelle, leur récit épuré et leur rythme particulier, comme celui d’une balançoire dans “Badlands” ou celui du vent qui couche les épis de blé dans “Days of Heaven“. Malick a cessé de tourner pendant près de 20 ans, préférant fuir la presse et les honneurs, vivre en France, s’intéresser aux civilisations anciennes et se poser moult questions existentielles et spirituelles (notre homme a étudié la philosophie à Harvard et à Oxford).

Le scénario de “The Thin Red Line” est tiré d’un livre éponyme écrit par James Jones et publié en 1962. Il retrace les combats de la compagnie “Charlie” sur une île du pacifique pendant la bataille de Guadalcanal vingt ans auparavant. Le récit s’appuie sur les épreuves d’un groupe de soldats confronté à un ennemi retranché dans des bunkers dissimulés à flancs de colline, qu’il faut déloger en rampant dans une végétation infestée de serpents et à portée des mitrailleuses. Sans filtre, les dialogues exposent la peur et la bravoure, la médiocrité et le sens du sacrifice pour les autres. Une franchise à laquelle Malick ne retirera rien car ce qu’il entend célébrer, c’est le miracle de l’existence. Au sens où Jones l’explique clairement : “Quand vous réfléchissez, quand vous savez que vous allez bientôt mourir quelque part, chaque jour a un goût particulier, lumineux, délicieux, intense qui le distingue d’un jour normal”. Cela revient pour Malick à opposer la violence de la guerre et le paradis perdu d’une nature innocente, la barbarie des deux camps au panthéisme du soldat Witt joué par un Jim Caviezel transcendé.

Précisons qu’il n’y a pas d’acteur principal dans ce film mais une palette de destins individuels incarnés, à l’écran ou en voix off, par une pléiade d’ acteurs brillants : Nick Nolte, Sean Penn, Ben Chaplin, John Cusak, Elias Koteas… Certains n’y trouveront pas leur compte comme Adrian Brody qui pensait tenir le haut de l’affiche et dont la présence sera considérablement réduite au montage final. D’autres, à l’instar de George Clooney ou de John Savage, se plieront à l’inspiration du réalisateur et se contenteront d’apparitions modestes.

Malick improvise, lors du tournage comme au montage. Il est habité par son film et désarçonne ses comédiens avec des consignes absconces : “lis ton dialogue comme si tu regardais un totem mystérieux” ou “tu es un calmar rejeté sur la plage depuis les abysses” (John Bleasdale , “The Magic Hours – the films and hidden life of Terrence Malick” ). Son directeur de la photographie, John Toll, est magistral dans les scènes d’action, quand il suit à hauteur d’homme les soldats progressant dans les hautes herbes ou quand il déambule dans un bivouac japonais submergé par la folie guerrière.

Il y a enfin, en contrepoint, la beauté de la nature qui les entoure, celle des oiseaux sous la canopée ou de l’eau qui glisse le long de la feuille du mimosa pudica, des chants qu’accompagne la musique de Hans Zimmer. Cette beauté que seul le soldat Witt voit, qui l’incline à la compassion et à renoncer à la lumière.

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