C’était un pitre forcément sensible, un fou de cinéma et de littérature, un dilettante mélancolique, dyschronique et terriblement sympathique, un mélomane et un érotomane, un dragueur impénitent et un contribuable insaisissable, un érudit et un grand styliste. J’ai découvert François Weyergans (1941 – 2019) quand il a reçu le prix Goncourt 2005 pour ” Trois jours chez ma mère “ et j’ai succombé immédiatement.
Dans ” Trois jours chez ma mère “, François Weyergans nous raconte comment François Weyergans n’arrive pas à écrire ” Trois jours chez ma mère “. Les critiques parlent d’un “roman en creux” qui paradoxalement comble le lecteur de bonheur. Si l’auteur , ou son double ” Weyergraf “, est en panne, il parvient fort heureusement à digresser. ” A sauts et à gambades “, pour citer Montaine, Weyergans s’égare dans son passé, la relation complexe avec son père, sa proximité avec sa mère, la complicité avec son épouse et la tendresse pour ses deux filles, ses conquêtes (parfois nordiques, souvent dominatrices), ses lectures et ses interrogations existentielles.
Je retrouve un Woody Allen à son meilleur (” Manhattan “, ” Annie Hall “), le Charles Denner de ” L’homme qui aimait les femmes “, le Portnoy confronté à sa misère sexuelle et à ses fantasmes, l’élégance de Bernard Frank ou d’Henri Calet. C’est pas rien.
Petit florilège :
” Je n’en peux plus. C’est pire de jour en jour. Avant, j’allais plutôt mal, même si je n’avais pas encore affaire à ce que les psychiatres appellent le destin inexorable du mélancolique. Aujourd’hui, je suis en plein dedans. “Mélancolique” est un mot trop faible, mais je suis d’accord avec “destin inexorable” . “
” Delphine est la femme que j’imagine à côté de moi, penchée sur mon lit, si je dois mourir un jour à l’hôpital plutôt que dans un accident d’avion – et dans un accident d’avion, sans doute sera-t-elle aussi à côté de moi “.
” La semaine dernière, j’étais convoqué par les gens des impôts. Ils ferment à seize heures. J’ai dû me lever plus tôt que d’habitude. “
” Je vais aller dormir. Je me fais toujours une joie de m’endormir. C’est le moment où j’ai le plus d’idées. J’en ai plein, les plus belles qui soient. je les accueille et les entoure de prévenances, d’autant plus que je sais que je ne pourrai pas les utiliser. Il m’est impossible, hélas, d’écrire et de dormir en même temps. Je m’endors donc en me trouvant génial et je me réveillerai en trouvant que ma vie est horrible, deux jugements très exagérés. “
” Il colla sa tête contre la vitre et aperçut en surimpression, flottant au milieu d’un décor de broussailles, un visage blême et crispé, le sien, avec son front reconnaissable, haut et dégarni, ses paupières gonflées et sa bouche aux lèvres minces. Il eut envie de se dire à lui-même : “qu’est-ce que je peux faire pour toi ? “
” Pourquoi se souvenait-il de ces vieilles histoires . La vie qu’il menait ne le satisfaisait pas et il se réfugiait dans l’évocation de situations anciennes où ses besoins et ses désirs étaient comblés. “J’ai eu une vie brillante”, pensa-t-il. C’était bien terminé. “
Lors de sa réception à l’Académie française le 16 juin 2011, il est accueilli Erik Orsenna : ” Monsieur, pour cette forme de franchise qu’on appelle le courage, pour vos explorations de nos parts d’ombre, pour votre manière inimitable d’écrire comme on se promène et qui ressemble à de la danse, pour votre insatiable gourmandise des femmes et de l’entièreté de la vie, pour la vaillance de vos fausses paresses, pour la vraie chevalerie qu’est votre gaieté, pour la bienveillance de vos sourires, pour votre audace à tout dire, pour les surprises et les cadeaux de votre inépuisable érudition, (…) pour l’humanité qu’on ressent à vous lire, les larmes aux yeux et le rire au coeur, soyez remercié, François Weyergans, et bienvenue ! “
L’histoire dit que François Weyergans n’a peut-être pas entendu ce discours intégralement car, en retard et coincé dans la circulation, il abandonnait son taxi pour franchir les dernières centaines de mètres, en habit d’académicien, écartant des passants médusés, l’épée léguée par son ami Maurice Béjart battant son flanc.