« The Bridge » de Sonny Rollins (1962)

Sonny Rollins, né à New-York en 1930 et surnommé le “Colosse du Saxophone » (qui est aussi le titre d’un de ses albums) est sorti des radars il y a quelques semaines, le 25 mai 2026. Avec lui disparait le dernier des « Géants du Jazz ».


Des « Géants » qu’il a côtoyés tout au long de sa carrière. Dès son enfance dans le quartier de Sugar Hill à Harlem, il compte parmi ses voisins Duke Ellington ou Nat King Cole. Il se rend trois ou quatre fois par semaine au célèbre Apollo Theater, « ma seule école de musique » dira-t-il plus tard, écouter les grosses pointures de l’époque. Il vénère Coleman Hawkins : « il était à la fois Dieu et mon voisin ». De cette influence, il tirera un son rond et chaud, des attaques mordantes, un plaisir à jouer « à sauts et à gambades », aurait dit Montaigne, sur les grilles d’accord. Il s’inspire aussi de Lester Young pour des échappées lyriques et des lignes mélodiques, et de Charlie Parker car son bagage technique exceptionnel lui permet d’articuler les solos Bebop joués à une cadence infernale. Ajoutons enfin ses débuts en 1948 avec Thelonious Monk, un ami intime et un modèle pour sortir du cadre et donner libre cours à sa créativité. Avec de tels mentors, le jeune Rollins partait sur de bonnes bases.

Très rapidement, il se construit une réputation de sideman ultra-doué. Le Tromboniste J.J. Johnson, le pianiste Bud Powell et le fantasque Miles Davis s’attachent ses talents. Avec les engagements qui s’enchaînent, les rythmes de travail décalés, les longues transitions sur la route et la consommation de drogue, Sonny Rollins craque. Il s’éclipse, se soigne, s’installe à Chicago et revient un an plus tard, en 1956. A trois reprises au cours de sa longue carrière, il se retirera pour trouver une adéquation entre son moi profond et sa musique. A chaque fois, il reviendra, rasséréné, avec de nouvelles idées et une envie de jouer décuplée.

Dans la discographie pléthorique de Rollins, je préfère de loin la première moitié, celle qui démarre en 1953 avec le Modern Jazz Quartet et s’achève treize ans plus tard avec la bande originale du film Alfie. Eric Quenot, également saxophoniste, a très justement défini le son « Rollinsien » : « timbre épais, gorgé de sève dans les registres grave et médium, puissant et étranglé dans l’aigu, mélange de raideur due à l’extrême tension de la colonne d’air, et d’élasticité. » (Jazz Magazine Septembre 2012). Ce son, unique et facilement reconnaissable, n’explique pas à lui seul la place tenue par Rollins dans le panthéon jazzistique. Il faut ajouter une palette rythmique hors-norme et une créativité remarquable puisqu’il composera près de 120 opus, plusieurs étant aujourd’hui considérés par les musiciens comme des « standards ».

Dans la sélection ci-dessous (du Bop, des rythmes latin et de la calypso, des valses …), vous trouverez trois titres appartenant à « The Bridge », un album enregistré par Rollins après sa seconde retraite en 1959 : « je ne voulais laisser personne me pousser dans telle ou telle direction. Je voulais me remettre sur pied tout seul. Et j’ai commencé à pratiquer mon instrument sur le pont de Williamsburg tout simplement parce qu’à l’époque, j’habitais le Lower East Side, juste à côté … c’était un endroit pratique pour répéter ». Ajoutons pour conclure que sur cet album, le jeu aérien du guitariste Jim Hall se marie parfaitement à celui d’un Sonny Rollins qui a retrouvé le goût de jouer.

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