« Tri-Borough Bridge, Steels Girders » de Berenice Abbott (1936)

Quelle rebelle, cette Berenice Abbott !

Née à Springfield, Ohio, en 1898 dans un milieu très modeste, « Bernice » s’affranchit des conventions provinciales en se coupant les cheveux au Lycée et rompt définitivement avec une famille disloquée en filant à New-York. Elle n’a que dix-neuf ans. A New-York, elle multiplie les petits boulots, mène un vie de bohème à Greenwich Village et rencontre fortuitement Man Ray, peintre, photographe et membre du mouvement « Dada ». Puis elle s’embarque pour Paris en digne représentante de la « génération perdue ». Bernice devient alors Berenice. Elle retrouve Man Ray qui lui offre un poste d’assistante. Elle apprend très vite, sort des tirages de grande qualité et décide de réaliser des portraits. Des portraits dont le Paris artistique s’entiche (James Joyce ou Jean Cocteau posent devant son objectif).  Man Ray en prend ombrage. Qu’importe, elle vole de ses propres ailes et ouvre son studio. Les affaires marchent bien et lui permettent d’acheter les photographies d’un artiste un peu oublié, un solitaire qu’elle considère comme l’un des plus grands : Eugène Atget. Nous avons déjà dans ce blog évoqué l’œuvre de celui qui se donna pour objectif d’immortaliser le vieux Paris avant qu’il ne disparaisse, d’immortaliser tout ce qui est pittoresque. Abbott est subjuguée par son talent et par son projet : elle acquiert une partie de ses archives en 1928 et se fera, jusqu’à la fin de ses jours, l’ardente avocate du photographe parisien.

Elle décide de rentrer à New-York en 1929. La concurrence y est plus rude qu’à Paris et le Krach financier entame sérieusement ses économies. Elle délaisse progressivement les portraits pour se consacrer à un projet d‘envergure, « Changing New-York ». Elle est subjuguée par la transformation de la ville : « les choses nouvelles qui avaient surgi durant ces huit années, la physionomie de la ville, la gestuelle des hommes, me transportèrent de joie ». Comme elle l’explique au Federal Art Project, un organisme d’aide sociale pour les artistes qui lui allouera des fonds, « le rythme de la métropole n’est celui ni de l’éternité, ni du temps qui passe, mais de l’instant qui disparait. C’est ce qui confère à son enregistrement une valeur documentaire autant qu’artistique ». Ce qu’elle veut saisir, c’est « le passé bousculant le présent ». Dans cette ambition, il est facile de retrouver l’héritage d’Atget. Perce également l’animosité que nourrit Abbott envers le grand gourou de la photographie américaine de l’époque, Alfred Sieglitz (également évoqué précédemment dans notre blog). Sieglitz et ses affidés sont les chantres d’un « pictorialisme », d’une photographie « artistique » et « manipulée » qu’Abbot juge « snob » et « élitiste », leur opposant son approche « moderniste », en prise avec la réalité urbaine. Les « plastiques » contre les « documentaires » a résumé astucieusement l’écrivain Pierre Mac Orlan. Ses prises de position et son absence de compromis vont sérieusement lui compliquer la vie : pendant des décennies, elle s’évertuera à trouver des financements. Il lui faudra se battre pour exister dans un monde dominé par les hommes, elle qui vit désormais avec une femme.

Revenons à « Changing New-York » qui fait l’objet d’une première publication en 1931, puis d’une seconde en 1939. Il rassemble moins de 1000 photographies, de Manhattan principalement, ses gratte-ciel, ses croisements de rues noirs de monde, ses quais, les quelques maisons de bois où le vieux New-York, celui d’avant la guerre de Sécession, est sur le point de s’effacer. Et puis il y a les ponts qui, par l’élégance de leur géométrie, fascinent Abbott. Les plus connus comme celui de Brooklyn et ses pylônes de granite surplombant chaque rive, le plus long pont suspendu du XIXème siècle avant d’être détrôné par le George Washington avec ses deux tours et ses renforts en croix. Mais aussi d’autres moins souvent représentés comme le pont de Queensboro, celui de Manhattan ou celui de Tri-Borough, que j’ai retenu pour cet article.

Le pont de Tri-Borough franchit l’East River et relie Manhattan au Queens et au Bronx. Ce n’est pas un pont suspendu mais un réseau de ponts, de voies et de rampes d’accès. Abbott le photographie peu de temps après son ouverture et sa composition montre combien elle a été fascinée par les « girders », ces poutres en aciers assurant la stabilité et la répartition des charges. La superposition d’acier et de béton illustre la puissance économique de l’ Amérique. Elle forme également une abstraction fantastique qui, dans ses tonalités contrastées, écrase le tablier immaculé sur lequel une voiture s’est … imprudemment égarée ?

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