« Le pont sur la Drina » d’ Ivo Andric (1945)

Dans une post-face du « Pont sur la Drina », l’essayiste Predrag Matvejevitch prend soin de rappeler les origines d’Ivo Andric (1892 – 1975), écrivain et diplomate, Prix Nobel de littérature en 1961, pour éclairer son livre : « Serbe par son choix et sa résidence, en dépit de son origine croate et de sa provenance catholique, bosniaque par sa naissance et son appartenance la plus intime, yougoslave à part entière tant par sa vision poétique que par sa prise de position nationale ». Homme composite, Andric choisit un pont pour illustrer la richesse et les turbulences du monde dans lequel il a vécu. Un pont jeté entre l’Orient et l’Occident, entre les catholiques, les musulmans et les juifs, entre les oppresseurs, qu’ils soient ottomans ou autrichiens, et les petites gens qui courbent l’échine ou parfois se rebellent.

Ce pont, personnage central de son récit, enjambe la Drina à Visegrad, aux confins de la Bosnie et de la Serbie. Un vizir entreprend sa construction au XVIème siècle jusqu’au jour où, « à l’endroit où la Drina surgit de tout le poids de sa masse d’eau écumante et verte de ce massif apparemment clos de montagnes noire, se dresse un grand pont de pierre aux courbes harmonieuses, reposant sur onze arches à larges travées ». Au centre du pont, deux terrasses entourées d’un parapet de pierres forment la « kapia ». C’est à cet endroit précis que des générations de Visegradois se donnent rendez-vous pour discuter affaires, se disputer, comploter, siroter un café ou la rakia, fumer la chibouque, chanter, rêvasser ou somnoler selon l’heure de la journée, confier le soir venu leurs chagrins d’amour à l’eau sombre qui s’écoule sous leurs yeux.

« Ce n’est que lorsque (…) le grand pont apparut, que les gens commencèrent à se remémorer certains détails et à agrémenter l’histoire du pont véritable, savamment construit et appelé à durer, de récits inventés qu’ils savaient, eux aussi, bâtir avec art et garder longtemps en mémoire ». Ces récits populaires, légendes ou contes, nous accompagnent jusqu’en 1914, au fil des inondations, des guerres et des persécutions, des rivalités, des réussites fulgurantes et des destins brisés. Les générations se succèdent près du pont  « mais lui secouait, telle la poussière, toutes les traces laissées par les caprices et les besoins éphémères des hommes, demeurant en dépit de tout inaltéré et inaltérable ».

Les progrès techniques du XIXème siècle et les aspirations nationalistes, ces « ivresses du moment », accélèrent les changements et attisent les tensions dans cette poudrière balkanique qui va pulvériser l’Europe après l’assassinat de François-Ferdinand à Sarajevo en 1914. Andric, réservé vis-à-vis des « incertitudes du jour ou du siècle », observe : « chaque génération a ses illusions par rapport à la civilisation ; les uns pensent qu’ils contribuent à son essor, les autres qu’ils sont les témoins de son déclin. En fait, elle est toujours en train de s’embraser, de couver et de s’éteindre simultanément, selon le lieu et l’angle sous lequel on l’observe. Cette génération qui brassait des problèmes philosophiques, sociaux et politiques sur la kapia, au-dessous de l’eau, était seulement plus riches d’illusions ; pour le reste, elle était en tous points semblable aux autres (…). Ce que l’on aurait pu dire de particulier de ces jeunes gens, c’est qu’il n’y avait pas eu depuis longtemps de génération qui rêvât et parlât tant et avec tant d’audace de la vie, du plaisir et de la liberté, tout en jouissant aussi peu de la vie, en souffrant autant, en étant aussi asservie et en mourant autant que devait le faire justement cette génération-là. »

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