« Belleville Ménilmontant » de Willy Ronis (1954)

« Volutes épaisses des fumées de locomotives, cheminées chapeautées, escaliers à flanc de buttes enserrés par des grilles au garde-à-vous, passerelles élégantes jetées au-dessus des voies de Petite Ceinture, silhouettes solitaires s’étirant sur l’herbe rare des terrains de vague à l’âme, lampions, néons et quinquets illuminant le regard des amoureux », telle est la superbe introduction du livre « Belleville Ménilmontant » de Willy Ronis, sorti en 1954 et dont la quatrième édition associe Didier Daeninckx.

Ronis, Daeninckx, deux parisiens engagés dans les mêmes combats.

Willy Ronis (1910 – 2009), photographe humaniste, fils d’émigrés juifs arrivés à Paris avant la première guerre mondiale, reporter globe-trotter toujours soucieux de son indépendance, compagnon de route du Parti Communiste, ami des photographes Capa, Seymour, Kertész, Brassaï et Cartier-Bresson, amoureux du Paris populaire.

Didier Daeninckx, né en 1949, styliste du roman policier (que nous chroniquerons un jour dans ce blog), enfant d’Aubervilliers, ascendance flamande et anarchiste, ancré résolument à gauche, ouvrier imprimeur puis journaliste localier, recruté dans la « série noire » (« Meurtres pour mémoire » en 1984) et publié aujourd’hui dans la « blanche » de Gallimard, plus de 110 livres au compteur … « Les narrations sont pléthoriques dans la bourgeoisie, mais ailleurs ? La classe ouvrière reste un angle mort. Des milliers d’histoires hallucinantes passent sous les radars. D’innombrables injustices, aussi. (…) L’écriture est le moyen que j’ai trouvé pour faire résonner ce qui s’est passé et sauver la mémoire de ces gens. » (Le Monde 5 Avril 2026). 

Les présentations étant faîtes, passons à « Belleville, Ménilmontant » et laissons à nouveau la parole à Daeninckx : « l’appareil photo a inventé un temps, le passé indéfini, qui intègre le présent des êtres, des choses, et la nostalgie de leur soudaine absence. » Et c’est bien la mémoire d’un Paris disparu qui nous saisit, celui d’un « Belleville qui cachait pentes et côtes dans Ménilmontant ». Les pavés sont inégaux, les ruisseaux dévalent et les toits s’entremêlent. Les gamins se cachent quand les rétameurs ou les cardeurs de matelas se font entendre dans la rue. Les mères cancanent au marché, les hommes taillent une bavette au café, les amoureux se bécotent. Un petit télégraphiste enfile les ruelles à vélo. Et sur notre photo, la brume s’effiloche sur le quai de la Petite Ceinture tandis que l’homme au béret, les mains dans les poches, se hâte de rentrer chez lui, au chaud.

« La nostalgie de leur soudaine absence » … Dans « Sur le fil du hasard », une monographie écrite en 1991, Willy Ronis revient sur « Belleville-Ménilmontant » et sur « une guinguette en plein ciel, au bout d’une impasse, non loin de la place des Fêtes, Chez Victor. On entrait en plein air en poussant une barrière. A gauche, le bistrot classique avec zinc, tables traditionnelles et banquette de moleskine. A droite, une salle pour bal, noces et banquets. (…). Tout au bout du jardin, après les arbres, une tonnelle de rondins sur pilotis d’où l’on découvrait Paris et la banlieue nord, du Sacré-Cœur aux tours de Bobigny. Par beau temps, on voyait atterrir les avions au Bourget et, les jours exceptionnels, apparaître la ligne sombre de la forêt de Senlis. Au pied de la tonnelle, la pente s’ornait de quelques rangées d’une vigne qui, m’assurait le patron, donnait un petit vin plaisant. J’y ai fait peu de photos, me réservant chaque fois pour l’occasion d’un événement humain plus accompli. Et puis, un jour, j’ai appris qu’on avait tout cassé. A la place, aujourd’hui, il y a des gratte-ciel. »

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