
Ils sont nombreux ceux qui pensent que Patrick Modiano écrit toujours le même livre et comment leur donner tort ? Des mondes interlopes où défilent des protagonistes au passé louche, les indicatifs désuets de numéros de téléphone (« Anjou », «Passy », « Bagatelle » ou « Jasmin » …), les bars de quartier avec leur inévitable flipper, les quartiers de Paris bien sûr mais aussi les villes de province et leurs casinos (Biarritz, Annecy, Deauville …), des jeunes filles rangées et des actrices de Série B, des parties de poker dans un appartement des beaux quartiers, tous ces ingrédients et bien d’autres peuvent donner l’impression, comme l’a dénoncé un jour un critique, que l’auteur « avait remis de l’eau chaude dans le fond de tisane » … Et pourtant, il n’y a pas un livre qui ne m’ait charmé, immergé dès la première page dans cette mélancolie « modianesque », construite dans une prose simple et resserrée, autour de fragments de mémoire et de couches sédimentées de souvenirs.
Avec « Dora Bruder », Modiano s’engage une nouvelle fois dans le brouillard de l’Occupation, une « drôle d’époque entre chien et loup » écrira-t-il dans « un pedigree » (2005). Il enquête à la manière d’un Simenon sur la fugue d’une jeune fille, échappée d’un pensionnat où elle avait trouvé refuge face aux menaces qui pesaient sur les juifs depuis la fin de l’année 1940. Pour tracer cette échappée, il s’appuie sur le « Mémorial de la Déportation des Juifs de France » de Serge Klarsfeld publié en 1978 (sur leur collaboration, voir les « Cahiers de l’Herne » consacrés à Patrick Modiano et publiés en 2012) mais aussi sur ses propres souvenirs des quartiers qu’elle a traversés : Clignancourt et le métro « Simplon », la rue Championnet et le boulevard Ornano, le quartier Picpus. Il ne résout pas tous les mystères et quand il se heurte à un « blanc, ce bloc d’inconnu et de silence », il fait remonter la « phosphorescence » de la vie de Dora, comme il l’expliquera dans son discours de réception du prix Nobel de littérature en 2014, l’extirpe de la nappe d’oubli et la révèle alors qu’il déambule dans une rue ou regarde un film : ainsi « Premier rendez-vous », un film tourné en 1941 par Henri Decoin, qui « présentait la version rose et anodine de ce qui était arrivé à Dora dans la vraie vie. (…) Je n’y trouvais rien qui pût correspondre à la réalité, et d’ailleurs la plupart des scènes avaient été tournées en studio. Pourtant, je ressentais un malaise. Il venait de la luminosité particulière du film, du grain même de la pellicule. Un voile semblait recouvrir toutes les images, accentuait les contrastes et parfois les effaçait, dans une blancheur boréale. La lumière était à la fois trop claire et trop sombre, étouffant les voix ou rendant leur timbre plus fort et plus inquiétant. J’ai compris brusquement que ce film était imprégné par les regards des spectateurs du temps de l’Occupation – spectateurs de toutes sortes dont un grand nombre n’avaient pas survécu à la guerre. Ils avaient été emmenés vers l’inconnu, après avoir vu ce film, un samedi soir qui avait été une trêve pour eux. (…) Dans l’obscurité d’une salle de cinéma, on était serrés les uns contre les autres, à suivre le flot des images de l’écran, et plus rien ne pouvait arriver. Et tous ces regards, par une sorte de processus chimique, avaient modifié la substance même de la pellicule, la lumière, la voix des comédiens. Voilà ce que j’ai ressenti, en pensant à Dora Bruder, devant les images en apparence futiles de « Premier rendez-vous » ».
