
Ils ont tous plus ou moins le même âge, ces vieillards qui regardent les panneaux d’une exposition à Vienne en 1996. Certains hochent gravement la tête, la plupart restent mutiques. Quelques-uns engagent la conversation avec leur voisin, pour recueillir leur approbation, les prendre à témoin ou bien partager leur révolte. De quoi s’agit-il ? De l’exposition « Guerre d’anéantissement » sur les crimes commis par la Wehrmacht sur le Front de l’Est, entre 1941 et 1944. Documents et photos à l’appui.
Raoul Hilberg avait disséqué les mécanismes du génocide des juifs pendant la seconde guerre mondiale dès 1961 avec « La destruction des Juifs d’Europe ». En 1985, l’Autriche et la communauté internationale avaient été ébranlées par les interrogations sur le passé nazi de Kurt Waldheim, ancien secrétaire général de l’ONU et Président de la République d’Autriche de 1986 à 1992. Une nouvelle étape était franchie la même année avec l’ouvrage de l’historien Christopher Browning « Des hommes ordinaires : Le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la Solution finale en Pologne » établissant la participation active de réservistes allemands aux massacres des juifs. Des quadragénaires, très souvent pères de familles, peu politisés, avaient assassiné 38 000 hommes, femmes, enfants et vieillards et déporté 45 000 autres. Ce que l’on appellera plus tard la « shoah par balles » n’était pas l’œuvre de commandos spéciaux (les « Einsatzgrupen ») ou de nazis fanatiques, mais de « Monsieur tout le monde », incapable de résister aux ordres donnés ou à la pression du groupe. Pire, quand un officier donna la possibilité de ne pas participer à la tuerie, seuls 12 soldats sur les 500 du bataillon quittèrent les rangs … Thimothy Snyder, dans sa somme historique « Terres de sang, l’Europe entre Hitler et Staline » (2010), estime que la Whermacht et la Feldgendarmerie tuèrent près d’un million de juifs à l’est de la ligne Molotov-Ribbentrop.
Les réactions de ces anciens soldats de la Whermacht interpelés par leur passé devant la caméra et le micro de Ruth Beckermann sont passionnantes car elles se situent entre mémoire et oubli. La mémoire qui a sélectionné, revisité et déformé pour permettre d’avancer, de se reconstruire et de raconter. L’oubli qui a effacé, refoulé les épisodes les plus douloureux et les moins avouables. Beckermann filme sur le vif la confrontation de personnes qui ont toutes vécu des épisodes traumatiques dans la même « tranche historique », leurs échanges oscillant souvent dans la direction du déni, rarement du côté de la culpabilité. Comme l’indique la cinéaste, ces personnes n’auraient jamais témoigné dix années plus tôt car occupant alors des positions sociales et professionnelles. Dans leur dernière étape de vie, ils sont quelques-uns déterminés à déconstruire la mémoire collective, à mettre à bas les schémas construits dans les camps de prisonniers, alimentés et relayés par les discours officiels de l’immédiate après-guerre. Des schémas qui ont fonctionné près de cinquante années.
