« Fin de partie à Bigbury » (2022)

Rapidement, je me suis levé pour éteindre le poste de télévision. Trop de bruit, trop d’enthousiasme et sans doute trop d’émotion. Ce jeune espagnol au nom imprononçable est vraiment incroyable. Revoir St Andrews a réveillé de nombreux souvenirs. J’ai entrevu à plusieurs reprises l’hôtel Rusacks où j’ai séjourné avec mon père. Il réservait toujours la même chambre donnant sur les trous 1 et 18 du Old Course, dans une surprenante enfilade, avec la plage dans le lointain. Une plage semblable à celle de Bigbury. Je me suis assis à mon bureau et j’ai pris dans mes mains la photo de notre dernière partie de l’été 1934, il y a tout juste cinquante ans…

Mes parents possédaient un cottage près de Bigbury-On-Sea dans le Devon, où nous retrouvions chaque été, mon oncle Archie et son fils Patrick. En 1934, j’avais onze ans, mon frère Colin treize et notre cousin Patrick était déjà étudiant à Cambridge. Chaque jour, les deux familles se donnaient rendez-vous sur la plage, à marée basse, pour s’affronter dans un « chip and putt » familial.

Mon oncle s’était lié d’amitié avec un joueur de golf émérite lors de la bataille de la Somme. Ce dernier lui avait conté, dans des moments où partager avec un autre vous arrache au désespoir, le bonheur de jouer sur des links, la rafale de vent qui balaie la balle dans le ciel gris et les rouleaux de bruyère qui jalonnent les fairways.

La paix revenue, mon oncle avait convaincu son frère de prendre avec lui ses premières leçons.

Le golf entra dès lors dans notre histoire familiale.

Sur cette photo qui ne m’a jamais quitté, nous avons tous revêtu l’uniforme du « sportsman » britannique : pantalon immaculé pour les adultes et bermuda pour Colin et moi, polo de coton blanc et veste bleu marine. Mon père a relevé son col, réflexe du joueur de cricket qu’il a été. Je suis pieds nus.

Je distingue clairement le cercle d’un diamètre de 60 pieds que mon oncle a tracé dans le sable mouillé à l’aide d’une ficelle et d’un piquet. Au bas de la photo à peine jaunie, je reconnais les chiffres XI et XII. Ce que l’on ne voit pas en revanche, c’est le cadran que forment les douze chiffres romains et le trou creusé par mes soins au centre du cercle. Chaque joueur devait chipper depuis l’extérieur du cercle, puis putter si besoin pour rentrer sa balle.

Notre partie quotidienne, nous l’appelions le « rendez-vous de la neuvième heure » car, les deux équipes avançant dans le sens des aiguilles d’une montre, le match se dénouait au vingt-et-unième trou, soit exactement à la IXème heure de notre cadran. C’est d’ailleurs ce trou final que la photo immortalise. A cet instant de la partie, nous sommes à égalité, « square ». Mon oncle vient de conclure mais Patrick a loupé son putt. Si maintenant mon père et moi rentrons notre putt, la victoire est à nous. Mon père est à l’adresse pour conclure. Colin se tient à ses côtés, raide comme un mât, attentif et inquiet. Un observateur averti, le photographe peut-être, aurait pu juger que mon père prenait sur ce coup crucial un backswing trop important … le sable mouillé est traître … il rentra son putt sans faillir.

C’est maintenant à mon tour de jouer. Je sais que l’issue du match repose sur mes épaules. Il n’y aura pas d’autre confrontation avant l’été prochain. Colin vient à mes côtés et il me dit qu’il faut que j’aie confiance, que j’en ai déjà rentré des dizaines à cette distance. J’entends encore sa voix, elle est très douce. Mes mains se referment sur mon « putting cleek », un putter avec une lame étroite. Je le tiens très droit et je veille à ce que la semelle repose légèrement sur la pointe. La clé est de jouer en conservant un rythme régulier, comme le balancier d’une pendule : « cleek-cleek » me répétait Colin quand nous nous entraînions.

Bien des années plus tard, ceux qui auront volé avec Colin au-dessus de l’Allemagne nazie me parleront de sa voix singulière, qui les rassurait dans leur casque.

Mon père m’encourage du regard et mon oncle sourit. Patrick essaie de me déconcentrer : « Et voilà Eric qui se prend pour Bobby Jones à l’US Open ! ».

Je sens le froid du sable sous mes pieds. J’assure mon grip et mon index entoure le shaft en bois d’hickory. Sur la tête en métal forgé est gravé  « Spence & Gourlay – St Andrews ». Mais c’est la mention « SPECIAL », accolée à mes initiales « E.H.S. », qui me donne l’impression de tenir mon Excalibur …

Je fixe longuement le trou. La distance approche les douze pieds du putt de Bobby Jones rentré dans l’histoire. Je sais que la balle sera freinée par le sable tassé. Je dois absolument éviter que le club accroche le sol. Je respire profondément comme Colin me l’a appris.

La balle a bondi. Le contact est propre. La trajectoire rectiligne, parfaite. Alors qu’elle arrive sur l’objectif, elle ralentit brusquement. Encore quelques tours sur elle-même et elle va disparaître dans le trou …

L’image se fige dans ma mémoire. En cette fin d’après-midi de 1984, une voiture qui passe dans la rue vient chasser le cri des mouettes d’il y a cinquante ans. Le soleil a disparu et tout a basculé … Cette partie, ce n’était pas seulement la fin de l’été. Mon père est mort brutalement l’hiver qui a suivi. Notre cottage a été vendu. La guerre est trop vite arrivée. Patrick a disparu à Ouistreham le 6 Juin 1944. Colin et moi n’avons plus jamais joué sur la plage de Bigbury. Son Avro Lancaster s’est écrasé au retour d’un raid sur Dresde, un matin glacial de 1945.

J’ai continué à jouer au golf, ici et là, avec beaucoup de plaisir et j’aimerais ne jamais m’arrêter. Il parait que ce jeune espagnol, qui a remporté l’Open aujourd’hui, s’est beaucoup amusé un club en main sur les plages de son pays. Moi aussi, à la fin de l’été 1934, j’ai levé mon bras vers le ciel en signe de victoire, avant de serrer les miens contre mon cœur.

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