
Le « Westchester Golf Course », situé au Nord de l’aéroport de Los Angeles, ouvre son practice au lever du soleil. C’est inscrit sur son site et c’est aussi la réalité. Le golfeur en transit et « jet laggé » peut dérouler son swing face au soleil du Pacifique qui pointe son nez entre les palmiers et les eucalyptus. Le jour où j’ai découvert cette oasis dans l’océan bétonné de LA, les haut-parleurs disposés derrière les tapis inondaient de musique les joueurs matinaux et la semelle de mon club a rarement glissé avec autant de fluidité. Count Basie, ce matin là, fut le tremplin de ma jubilation.
Count Basie (1904 – 1984) est l’un des paragons de Big Bands des années 1935 à 1945, avec Fletcher Henderson, Benny Goodman, Artie Shaw, Glenn Miller ou encore Duke Ellington. Des orchestres comptant rarement moins d’une quinzaine de musiciens, jouant des arrangements sophistiqués et dégageant une énergie collective suffisante pour décoller n’importe quel humain de son siège et l’entraîner vers la piste de danse.
Revenons à Basie. Adolescent, il accompagne au piano les films muets. Premiers engagements à New-York dans les années 20 puis il fait ses classes à Kansas City, la « ville du jazz chaud ». Il forme son premier orchestre en 1935, au moment précis de la vogue du « Swing ». Une vogue sur laquelle il va surfer pendant près de cinquante années. De tournées en concerts, il perfectionne la mécanique de précision de son Big Band : des crooners au tempo impeccable ( Joe Williams, puis plus tard Frank Sinatra ou Tony Bennett), des solistes talentueux (Harry Edison, Lester Young, …) et des hommes de pupitre irréprochables, tous appuyés par une section rythmique phénoménale (Jo Jones, Walter Page, …) au service d’arrangements ciselés.
Noel Balen, dans son excellente « Odyssée du Jazz » déjà citée dans ce blog, résume magnifiquement le charme irrésistible d’un morceau de Basie : « Il suffit d’écouter un seul disque parmi les centaines d’enregistrements en circulation, pour mieux saisir toute l’élégance naturelle du Count, pour comprendre cette sensation de force et de fraîcheur, pour percevoir l’apaisement qui cherche à poindre sous le déluge fastueux. Ca fonce et fracasse, ça ondule et ondoie, ça claque, ça s’époumone, ça claque-poumone et ça pulse et ça swingue. Et soudain ça cesse sur trois notes graciles, insolentes et rassurantes, signées du bout des doigts. Comme trois petites gouttes de pluie après l’orage …« .
Le souvenir lumineux de cette séance d’entraînement au « Westchester » m’a conduit à composer une playlist que j’écoute parfois avant d’aller en compétition et que je partage aujourd’hui.
Elle débute avec « The Good Life » et la voix chaude de Frankie. Alors que je me rends au practice pour m’échauffer, je croise des amis qui à la question « comment ça va ? » répondront pour les plus avisés : « si je suis ici, c’est que tout va bien« .
Arrivé sur le tapis, « Are you Havin’ Fun » et Tony Bennett me remettent les idées en place : l’objectif est de prendre du plaisir et d’éventuellement décrocher une performance. C’est au rythme de « Rusty Dusty Blues » que je vais dégripper et dépoussiérer la machinerie : les épaules, les hanches, les poignets …
Je tape les premières balles, toujours trop basses à mon goût : « Fly Me To The Moon« ! Je me concentre sur mon tempo : « Softly, With Feeling« . J’analyse ce qui ne va pas, celles qui partent à gauche ou qui finissent à droite. Grâce aux préceptes du bon docteur John Jacobs (« John’s Idea »), je corrige en observant le vol de la balle (« Smarty – You Know It All« ). Je trouve enfin mon rythme (« Easy Does It ») et je varie les clubs. Tout semble se mettre en ordre (« That Warm Feeling »). Cette journée fera-t-elle partie des journées bénies où tout réussit (« Now Will You Be Good ? ») ? Qui sait ? La confiance arrive avec la complicité de Joe Williams qui reprend « I’m Beginning To See The Light« . A ce stade, tous les espoirs sont encore permis (« Let Me Dream ») si les dieux du golf m’accordent leur mansuétude (« Pennies From Heaven »).
Count Basie serait-il le patron protecteur des golfeurs du dimanche ?
